LIVRE III
» se sert le mieux de cet instrument. A quoi » bon donner aux enfants l’idée d’un ordre » imaginaire tout contraire à celui qu’ils trou- » veront établi, et sur lequel il faudra qu’ils » se règlent ? Donnez-leur premièrement des » leçons pour être sages , et puis vous leur en » donnerez pour juger en quoi les autres sont » fous. »
Voilà les spécieuses maximes sur lesquelles la fausse prudence des pères travaille à rendre leurs enfans esclaves des préjugés dont ils les nourrissent , et jouets eux-mêmes de la tourbe insensée dont ils pensent faire l’instrument de leurs passions. Pour parvenir à connoître l’homme, que de choses il faut connoître avant lui! L’homme est la dernière étude du sage, et vous prétendez en faire la première d’un enfant! Avant de l’instruire de nos sentiments, commencez par lui apprendre à les apprécier. Est-ce connoître une folie que de la prendre pour la raison ? Pour être sage il faut discerner ce qui ne l’est pas. Comment votre enfant connoîtra-t-il les hommes, s’il ne sait ni juger leurs jugements ni démêler leurs erreurs ? C’est un mal de savoir ce qu’ils pensent, quand on ignore si ce qu’ils pensent est vrai ou faux. Apprenez-lui donc premièrement ce que sont les choses en elles-mêmes, et vous lui apprendrez après ce qu’elles sont à nos yeux : c’est ainsi qu’il saura comparer l’opinion à la vérité et s’élever au-dessus du vul-
gaire;caron ne connoît point les préjugés quand on les adopte , et l’on ne mène point le peuple quand on lui ressemble. Mais si vous commencez par l’instruire de l’opinion publique avant de lui apprendre à l’apprécier, assurez-vous que , quoi que vous puissiez faire, elle deviendra la sienne, et que vous ne la détruirez plus. Je conclus que pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugements , au lieu de lui dicter les nôtres.
Vous voyez que jusqu’ici je n’ai point parlé des hommes à mon élève , il auroit eu trop de bon sens pour m’entendre ; ses relations avec son espèce ne lui sont pas encore assez sensibles pour qu’il puisse juger des autres par lui. Il ne connoît d’être humain que lui seul , et même il est bien éloigné de se connoître : mais, s’il porte peu de jugements sur sa personne, au moins il n’en porte que de justes. Il ignore quelle est la place des autres, mais il sent la sienne et s’y tient. Au lieu des lois sociales qu’il ne peut connoître , nous l’avons lié des chaînes de la nécessité. 11 n est presque encore qu’un être physique, continuons de le traiter comme tel.
C’est par leur rapport sensible avec son utilité, sa sûreté, sa conservation, son bienêtre , qu’il doit apprécier tous les corps de la nature et tous les travaux des hommes. Ainsi le fer doit être à ses yeux d’un beaucoup plus