‹ Émile (volume 3)Chapitre 160 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

et à qui l’on ne dicte point ses réflexions. Parlez - lui donc plus simplement. Après ces deux épreuves , dites- lui quelque matin : Où dinerons-nous aujourd’hui ? autour de cette montagne d’argent qui couvre les trois quarts de la table et de ces jiarterres de fleurs de papier qu’on sert au dessert sur des miroirs, parmi ces femmes en grand panier qui vous traitent en marionnette , et veulent que vous ayez dit ce que vous ne savez pas ; ou bien dans ce village à deux lieues d’ici , chez ces bonnes gens qui nous reçoivent si joyeusement , et nous donnent de si bonne crème ? Le choix d’Emile n’est pas douteux : car il n’est ni babillard ni vain ; il ne peut souffrir la gêne , et tous nos ragoûts fins ne lui plaisent point : mais il est toujours prêt à courir en campagne, et il aime fort les bons fruits, les bons légumes, la bonne crème, et les bonnes gens J. Chemin faisant , la réflexion vient

1 Le goût que je suppose à mon élève pour la campagne est un fruit naturel de son éducation. D ailleurs , n’ayant rien de cet air fat et requinqué qui plaît tant aux femmes , il en est moins fêté que d’autres enfants : par conséquent il se plaît moins avec elles, et se gâte moins dans leur société , dont il n’est pas encore en état de sentir le charme. Je me suis gardé de lui apprendre à leur Laiser la main , à leur dire des fadeurs , pas meme à leur marquer préférablement aux hommes les égards qui leur sont dus : je me suis fait une inviolable loi de n’exiger rien de lui dont la raison ne fût à sa portée : etil n’y a point de bonne raison pour un enfant de traiter un sexe autrement que l’autre.

cl’ elle-même. Je vois que ces foules d’hommes qui travaillent à ces grands repas perdent bien leurs peines , ou qu’ils ne songent guère à nos plaisirs.

Mes exemples , bons peut-être pour un sujet, seront mauvais pour mille autres. Si l’on en prend l’esprit, on saura bien les varier au besoin : le choix tient à l’étude du génie propre à chacun , et cette étude tient aux occasions qu’on leur offre de se montrer. On n’imaginera pas qne, dans l’espace de trois ou quatre ans que nous avons à remplir ici, nous puissions donner à l’enfant le plus heureusement né une idée de tous les arts et de toutes les sciences naturelles , suffisante pour les apprendre un jour de lui-même; mais en faisant ainsi passer devant lui tous les objets qu’il lui importe de connoître, nous le mettons dans le cas de développer son goût, son talent, de faire les premiers pas vers l’objet où le porte son génie, et de nous indiquer la route qu’il lui faut ouvrir pour seconder la nature.

Un autre avantage de cet enchaînement de connoissances bornées , mais justes, est de les lui montrer par leurs liaisons , par leurs rapports , de les mettre toutes à leur place dans son estime, et de prévenir en lui les préjugés qu’ont la plupart des hommes pour les talents qu’ils cultivent, contre ceux qu’ils ont négligés. Celui qui voit bien l’ordre du tout voit la place où doit être chaque partie; celui qui

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