LIVRE III
voit bien une partie , et qui la connoit à fond , peut être un savant homme : l’autre est un homme judicieux ; et vous vous souvenez que ce que nous nous proposons d’acquérir est moins la science que le jugement.
Quoi qu’il en soit, ma méthode est indépendante de mes exemples, elle est fondée sur la mesure des facultés de l’homme à ses différents âges, et sur le choix des occupations qui conviennent à ses facultés. Je crois qu’on trouveroit aisément une autre méthode avec laquelle on paroîtroit mieux faire : mais si elle était moins appropriée à l’espèce, à l’âge, au sexe , je doute qu’elle eût le même succès.
En commençant cette seconde période , nous avons profité de la surabondance de nos forces sur nos besoins pour nous porter hors de nous; nous nous sommes élancés dans les cieux ; nous avons mesuré la terre ; nous avons recueilli les lois de la nature, en un mot , nous avons parcouru l’île entière: maintenant nous revenons à nous; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux , en y rentrant , de n’en pas trouver encore en possession l’ennemi qui nous menace, et qui s’apprête à s’en emparer!
Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne ? D’en convertir à notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, et de tirer parti de notre curiosité pour l’avantage de notre bien-être.
Jusqu’ici nous avons fait provision d’instruments de toute espèce , sans savoir desquels nous aurions besoin. Peut-être , inutiles à nousmêmes, les nôtres pourront-ils servir à d’autres; et peut-être, à notre tour, aurons -nous besoin des leurs. Ainsi nous trouverions tous notre compte à ces échanges; mais, pour les faire, il faut connoître nos besoins mutuels, il faut que chacun sache ce que d’autres ont à son usage, et ce qu’il peut leur offrir en retour. Supposons dix hommes , dont chacun a dix sortes de besoins. Il faut que chacun , pour son nécessaire, s’applique à dix sortes de travaux : mais , vu la différence de génie et de talent , l’un réussira moins à quelqu’un de ces travaux, l’un «à l’autre. Tous, propres «à diverses choses, feront les mêmes, et seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, et que chacun s’applique, pour lui seul et pour les neuf autres , au genre d’occupation qui lui convient le mieux: chacun profitera des talents des autres comme si lui seul les avoit tous ; chacun perfectionnera le sien par un continuel exercice : et il arrivera que tous les dix, parfaitement bien pourvus, auront encore du surabondant pour d’autres. Voilà le principe apparent de toutes nos institutions. Il n’est pas de mon sujet d’en examiner ici les conséquences : c’est ce que j ai fait dans un autre écrit r.
1 Discours sur l’Inégalité. (Tome iv , page 207.)