LIVRE III
Sar ce principe, un homme qui voudroit se regarder comme un être isolé , ne tenant du tout à rien et se suffisant à lui-même , ne pourroit être que misérable. Il lui seroitmême impossible de subsister; car, trouvant la terre entière couverte du tien et du mien, et n’ayant rien à lui que son corps, d’où tireroit-il son nécessaire ? en sortant de l’état de nature , nous forçons nos semblables d’en sortir aussi ; nul n’y peut demeurer malgré les autres : et ce seroit réellement en sortir , que d’y vouloir rester dans l’impossibilité d’y vivre ; car la première loi de la nature est le soin de se conserver.
Ainsi se forment peu à peu dans l’esprit cl’un enfant les idées des relations sociales, même avant qu’il puisse être réellement membre actif de la société. Emile voit que, pour avoir des instruments à son usage , il lui en faut encore à l’usage des autres par lesquels il puisse obtenir en échange les choses qui lui sont nécessaires et qui sont en leur pouvoir. Je l’amène aisément à sentir le besoin de ces échanges, et à se mettre en état d’en profiter.
Monseigneur , il faut que je vive , disoit un malheureux auteur satirique au ministre qui lui reprochoit l’infamie de ce métier. Je n’en vois pas la nécessité , lui repartit froidement l’homme en place. Cette réponse, excellente pour un ministre, eut été barbare et fausse en
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toute autre bouche. Il faut que tout homme vive. Cet argument , auquel chacun donne plus ou moins de force à proportion qu’il a plus ou moins d’humanité, me paroît sans réplique pour celui qui le fait relativement à lui-même. Puisque , de toutes les aversions que nous donne la nature, la plus forte est celle de mourir , il s’ensuit que tout est permis par elle à quiconque n’a nul autre moyen possible pour vivre. Les principes sur lesquels l’homme vertueux apprend à mépriser sa vie et à l’immoler à son devoir sont bien loin de cette simplicité primitive. Heureux les peuples chez lesquels on peut être bon sans effort et juste sans vertu! S’il est quelque misérable état au monde où chacun ne puisse pas vivre sans mal faire et où les citoyens soient fripons par nécessité, ce n’est pas le malfaiteur qu’il faut pendre , c’est celui qui le force à le devenir.
Sitôt qu’Émile saura ce que c’est que la vie, mon premier soin sera de lui apprendre h la conserver. Jusqu’ici je n’ai point distingué les états, les rangs, les fortunes ;etje ne les distinguerai guère plus dans la suite, parce que l’homme est le même dans tous les états ; que le riche n’a pas l’estomac plus grand que le pauvre et ne digère pas mieux que lui ; que le maître n’a pas les bras plus longs ni plus torts que ceux de son esclave ; qu’un grand n’est pas plus grand qu’un homme du peuple; et qu’en-