‹ Émile (volume 3)Chapitre 163 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

fin les besoins naturels étant partout les mêmes, les moyens d’y pourvoir doivent être partout égaux. Appropriez l’éducation de l’homme à l’homme , et non pas à ce qui n’est point lui. Ne voyez-vous pas qu’en travaillant «à le former exclusivement pour un état vous le rendez inutile à tout autre, et que, s’il plaît à la fortune , vous n’aurez travaillé qu’à le rendre malheureux ? Qu’y a-t-il de plus ridicule qu’un grand seigneur devenu gueux, qui porte dans sa misère les préjugés de sa naissance? Qu’y a-t-il de plus vil qu’un riche appauvri, qui, se souvenant du mépris qu’on doit à la pauvreté, se sent devenu le dernier des hommes ? L’un a pour toute ressource le métier de fripon public , l’autre celui de valet rampant avec ce beau mot, il faut que je vive.

Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu’il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit , le riche devient pauvre , le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d’en être exempt? Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions '. Qui peut vous répondre de ce que

1 Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore long-temps à durer : toutes ont brille', e( tout e'tat qui brille est sur son dc'clin. J’ai de

vous deviendrez alors? Tout ce qu’ont fait les hommes, les hommes peuvent le détruire : il n’y a de caractères ineffaçables que ceux qu’imprime la nature , et la nature ne fait ni princes , ni riches , ni grands seigneurs. Que fera donc , dans labassesse , ce satrape que vous n’avez élevé que pour la grandeur ? Que fera, dans la pauvreté, ce publicain qui ne sait vivre que d’or ? Que fera, dépourvu de tout, ce fastueux imbécile qui ne sait point user de lui-même , et ne met son être que dans ce qui est étranger à lui? heureux celui qui sait quitter alors l’état qui le quitte, et rester homme en dépit du sort! Qu’on loue tant qu’on voudra ce roi vaincu qui veut s’enterrer en furieux sous les débris de son trône; moi je le méprise, je vois qu’il n’existe que par sa couronne , et qu’il n’est rien du tout s’il n’est roi : mais celui qui la perd et s’en passe est alors au-dessus d’elle. Du rang de roi , qu’un lâche , un méchant , un fou peut remplir comme un autre , il monte à l’état d’homme , que si peu d’hommes savent remplir. Alors il triomphe de la fortune , il la brave, il ne doit rien qu’à lui seul; et, quand il ne lui reste à montrer que lui , il n’est point nul; il est quelque chose. Oui, j’aime mieux cent fois le roi de Syracuse maître d’école à Corinthe, et le roi de Macédoine gref-

mon opinion des raisons plus particulières que celte maxime; mais il n est pas à propos de les dire, et chacun ne les voit que trop.

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