LIVRE III
fier à Rome, qu’un malheureux Tarquin, ne sachant que devenir s’il ne règne pas , que l’héritier du possesseur de trois royaumes * , jouet de quiconque ose insulter à sa misère , errant de cour en cour, cherchant partout des secours et trouvant partout des affronts , faute de savoir faire autre chose qu’un métier qui n’est plus en son pouvoir.
L’homme et le citoyen , quel qu’il soit , n’a d’autre bien à mettre dans la société que luimème , tous ses autres biens y sont malgré lui ; et quand un homme est riche , ou il ne jouit pas de sa richesse, ou le public en jouit aussi. Dans le premier cas il vole aux autres ce dont il se prive ; et dans le second il ne leur donne rien. Ainsi la dette sociale lui reste toute entière tant qu’il ne paie que de son bien. Mais mon père, en le gagnant, a servi la société... Soit; il a payé sa dette, mais non pas la vôtre. Vous devez plus aux autres que si vous fussiez né sans bien , puisque vous êtes né favorisé. Il n’est point juste que ce qu’un homme a fait pour la société en décharge un autre de ce qu’il lui doit ; car chacun , se devant tout entier, ne peut payer que pour lui, et nul père ne peut transmettre à son fils le droit d’être inutile à ses semblables: or c’est pourtant ce qu’il fait,
* Le prince Charles - Edouard , dit le Prétendant , petit-fils de Jacques II, roi d’Angleterre, détrôné en
selon vous, en lui transmettant ses richesses, qui sont la preuve et le prix du travail. Celui qui mange dans l’oisiveté ce qu’il n’a pas gagné lui-même le vole; et un rentier que l’état paye pour ne rien faire ne diffère guère , à mes yeux , d’un brigand qui vit aux dépens des passants. Hors de la société , l’homme isolé , ne devant rien à personne , a droit de vivre comme il lui plaît; mais dans la société, où il vit nécessairement aux dépens des autres , il leur doit en travail le prix de son entretien ; cela est sans exception. Travailler est donc un devoir indispensable à l’homme social. Riche ou pauvre, puissant ou foible, tout citoyen oisif est un fripon.
Or, de toutes les occupations qui peuvent fournir la subsistance à l’homme, celle qui le rapproche le plus de l’état de nature est le travail des mains : de toutes les conditions, la plus indépendante de la fortune et des hommes est celle de l’artisan. L’artisan ne dépend que de son travail ; il est libre, aussi libre que le laboureur est esclave : car celui-ci tient à son champ , dont la récolte est à la discrétion d’autrui. L’ennemi , le prince, un voisin puissant, un procès , lui peut enlever ce champ ; par ce champ on peut le vexer en mille manières : mais partout où l’on veut vexer 1 artisan , son bagage est bientôt fait ; il emporte ses bras et s’en va. Toutefois l’agriculture est le premier métier de l’homme : c est le plus