LIVRE I
ce seroit encore au préjudice de l’espèce, puisqu’il nous ôte à la société par les soins qu’il nous impose, et à nos devoirs parles frayeurs qu’il nous donne. C’est la connoissance des dangers qui nous les fait craindre : celui qui se croiroit invulnérable n’auroit peur de rien. A force d’armer Achille contre le péril, le poêle lui ôte le mérite de la valeur ; tout autre à sa place eût été un Achille au même prix.
Voulez-vous trouver des hommes d’un vrai courage, cherchez-les dans les lieux où il n’y a point de médecins, où l’on ignore les conséquences des maladies , et où l’on ne songe guère à la mort. Naturellement l’homme sait souffrir constamment et meurt en paix. Ce sont les médecins avec leurs ordonnances, les philosophes avec leurs préceptes , les prêtres avec leurs exhortations, qui l’avilissent de cœur et lui font désapprendre à mourir.
Qu’on me donne donc un élève qui n’ait pas besoin de tous ces gens-là , ou je le refuse. Je neveux point que d’autres gâtent mon ouvrage; je veux l’élever seul , ou ne m’en pas mêler. Le sage Locke, qui avoit passé une partie de sa vie à l’étude de la médecine, recommande fortement de ne jamais droguer les enfants , ni par précaution, ni pour de légères incommodités. J’irai plus loin , et je déclare que , n’appelant jamais de médecin pour moi, je n’en appellerai jamais pour mon Émile, à
moins que sa vie ne soit dans un danger évivnr. r.
dent; car alors il ne peut pas lui faire pis que de le tuer.
Je sais bien que le médecin ne manquera pas de tirer avantage de ce délai. Si l’enfant meurt, on l’aura appelé trop tard; s’il réchappe, ce sera lui qui l’aura sauvé. Soit : que le médecin triomphe; mais surtout qu’il ne soit appelé qu’à l’extrémité.
Faute de savoir se guérir, que l’enfant sache être malade : cet art supplée à l’autre, et souvent réussit beaucoup mieux ; c’est l’art de la nature. Quand l’animal est malade, il souffre en silence et se tient coi : or on ne voit pas d’animaux languissants que d’hommes.
Combien l’impatience, la crainte, l’inquiétude, et surtout les remèdes , ont tué des gens que leur maladie auroit épargnés, et que le temps seul auroit guéris ! On me dira que les animaux , vivant d’une manière plus conforme à la nature, doivent être sujets à moins de maux que nous. Hé bien ! cette manière de vivre est précisément celle que je veux donner à mon élève ; il en doit donc tirer le même profit.
La seule partie utile de la médecine est l’hygiène; encore l’hygiène est -elle moins une science qu’une vertu. La tempérance et le travail sont les deux vrais médecins de l’homme: le travail aiguise son appétit , et la temperance l’empêche d’en abuser.
Pour savoir quel régime est le plus utile à la vie et à la santé, il ne faut que savoir quel