‹ Émile (volume 3)Chapitre 182 sur 235 · livre iv · texte numérisé non relu

livre iv

et les soins qu il reçoit. D’abord rattachement qu’il a pour sa nourrice et sa gouvernante n’est qu’habitude. Il les cherche , parce qu’il a besoin d’elles et qu’il se trouve bien de les avoir ; c’est plutôt connoissance que bienveillance. Il lui faut beaucoup de temps pour comprendre que non-seulement elles lui sont utiles, mais qu’elles veulent l’être; et c’est alors qu’il commence à les aimer.

Un enfant est donc naturellement enclin à la bienveillance, parce qu’il voit que tout ce qui l’approche est porté à l’assister, et qu’il prend de cette observation l’habitude d’un sentiment favorable à son espèce : mais , à mesure qu’il étend ses relations , ses besoins , ses dépendances actives ou passives, le sentiment de ses rapports à autrui s’éveille , et produit celui des devoirs et des préférences. Alors l’enfant devient impérieux , jaloux , trompeur, vindicatif. Si on le plie à l’obéissance , ne voyant point l’utilité de ce qu’on lui commande, il l’attribue au caprice, à l’intention de le tourmenter, et il se mutine. Si on lui obéit à lui-même , aussitôt que quelque chose lui résiste, il y voit une rébellion , une intention de lui résister ; il bat la chaise ou la table pour avoir désobéi. L’amour de soi , qui ne regarde qu’à nous, est content quand nos vrais besoins sont satisfaits ; mais l’amourpropre , qui se compare, n’est jamais content et ne sauroit l’être, parce que ce sentiment,

en nous préférant aux autres, exige aussi que les autres nous préfèrent à eux ; ce qui est impossible. Voilà comment les passions douces et affectueuses naissent de l’amour de soi , et comment les passions haineuses et irascibles naissent de l’amour - propre. Ainsi , ce qui rend l’homme essentiellement bon est d’avoir peu de besoins, et de peu se comparer aux autres ; ce qui le rend essentiellement méchant est d’avoir beaucoup de besoins , et de tenir beaucoup à l’opinion. Sur ce principe il est aisé de voir comment on peut diriger au bien ou au mal toutes les passions des enfants et des hommes. Il est vrai que ne pouvant vivre toujours seuls, ils vivront difficilement toujours bons : cette difficulté même augmentera nécessairement avec leurs relations ; et c'est en ceci surtout que les dangers de la société nous rendent l’art et les soins plus indispensables pour prévenir dans le cœur humain la dépravation qui naît de ses nouveaux besoins.

L’étude convenable à l’homine est celle de ses rapports. Tant qu’il ne -se connoxt que par son être physique, il doit s’étudier par ses rapports avec les choses ; c’est l’emploi de son enfance : quand il commence à sentir son être moral, il doit s’étudier par ses rapports avec les hommes; c’est 1’emploi de sa vie entière, à commencer au point où nous voilà parvenus.

Sitôt que l'homme a besoin d’une corapa-

Page 1