LIVRE IV
gne , il n’est plus un être isolé , son cœur n’est plus seul. Toutes ses relations avec son espèce , toutes les affections de son âme , naissent avec celle-là. Sa première passion fait bientôt fermenter les autres.
Le penchant de l’instinct est indéterminé. Un sexe est attiré vers l’autre; voilà le mouvement de la nature. Le choix , les préférences , l’attachement personnel , sont l’ouvrage des lumières, des préjugés, de l’habitude: il faut du temps et des connoissances pour nous rendre capables d’amour : on n’aime qu’après avoir jugé, on ne préfère qu’après avoir comparé. Ces jugements se font sans qu’on s’en aperçoive , mais ils n’en sont pas moins réels. Le véritable amour, quoi qu’on en dise , sera toujours honoré des hommes : car, bien que ses emportements nous égarent, bien qu’il n’exclue pas du cœur qui le sent des qualités odieuses , et même qu’il en produise, il en suppose pourtant toujours d’estimables, sans lesquelles on seroit hors d’état de le sentir. Ce choix qu’on met en opposition avec la raison nous vient d’elle. Un a fait l’Amour aveugle, parce qu’il a de meilleurs yeux que nous, et qu’il voit des rapports que nous r.e pouvons apercevoir. Pour qui n’auroit nulle idée de mérite ni de beauté, toute femme seroit également bonne, et la première venue seroit toujours la plus aimable. Loin que l’amour vienne de la nature, il est la règle et le
frein de ses penchants : c’est par lui qu’excepté l’objet aimé un sexe n’est plus rien pour l’autre.
La préférence qu’on accorde, on veut l’obtenir ; l’amour doit être réciproque. Pour être aimé, il faut se rendre aimable; pour être préféré, il faut se rendre plus aimable qu’un autre, plus aimable que tout autre, au moins aux yeux de l’objet aimé. De là les premiers regards sur ses semblables ; de là les premières comparaisons avec eux ; de là l’émulation, les rivalités, la jalousie. Un cœur plein d’un sentiment qui déborde aime à s’é-. pancher : du besoin d’une maîtresse naît bientôt celui d’un ami. Celui qui sent combien il est doux d’être aimé voudroit l’être de tout le monde , et tous ne sauroient vouloir de préférence qu’il n’y ait beaucoup de mécontents. Avec l’amour et l’amitié naissent les dissensions , l’inimitié, la haine. Du sein de tant de passions diverses je vois l’opinion s’élever un trône inébranlable, et les stupides mortels, asservis à son empire , ne fonder leur propre existence que sur les jugements d’autrui.
Étendez ces idées , et vous verrez d’où vient à notre amour-propre la forme que nous lui croyons naturelle ; et comment l’amour de soi, cessant d’être un sentiment absolu , devient orgueil dans les grandes âmes , vanité dans les petites , et dans toutes se nourrit sans cesse aux dépens du prochain. L’espèce de ces passions , n’avant point son germe dans le cœur