‹ Émile (volume 3)Chapitre 184 sur 235 · I.IVRE IV · texte numérisé non relu

I.IVRE IV

des enfants, n’y peut naître d’elle- même ; c’est nous seuls qui l’y portons , et jamais elles n’y prennent racine que par notre faute : mais il n’en est plus ainsi du cœur du jeune homme ; quoi que nous puissions faire , elles y naîtront malgré nous. Il est donc temps de changer de méthode.

Commençons par quelques réflexions importantes sur l’état critique dont il s’agit ici. Le passage de l’enfance à la puberté n’est pas tellement déterminé par la nature qu’il ne varie dans les individus selon les tempéraments, et dans les peuples selon les climats. Tout le monde sait les distinctions observées sur ce point entre les pays chauds et les pays froids , et chacun voit que les tempéraments ardents sont formés plus tôt que les autres : mais on peut se tromper sur les causes, et souvent attribuer au physique ce qu’il faut imputer au moral; c’est un des abus les plus fréquents de la philosophie de notre siècle. Les instructions de la nature sont tardives et lentes; celles des hommes sont presque toujours prématurées. Dans le premier cas, les sens éveillent l’imagination ; dans le second, l’ima- * gination éveille les sens ; elle leur donne une *1 activité précoce qui ne peut manquer d’énerver, d’affoiblir d’abord les individus, puis l’espèce même à la longue. Une observation plus générale et plus sûre que celle de l’effet des climats , est que la puberté et la puissance

du sexe est toujours hâtive chez les peuples instruits et policés que chez les peuples ignorants et barbares x. Les enfants ont une sagacité singulière pour démêler à travers toutes les singeries de la décence les mauvaises mœurs qu’elle couvre. Le langage épuré qu’on leur dicte, les leçons d’honnêteté qu’on leur donne, le voile du mystère qu’on affecte de tendre devant leurs yeux , sont autant d’aiguillons à leur curiosité. A la manière dont on s’y prend ,

* Dans les villes , dit M. de Buffon , et chez les gens aisés , les enfants , accoutumés à des nourritures abondantes et succulentes , arrivent plus tôt à cet état j à la campagne et dans le pauvre peuple , les enfants sont plus tardifs , parce qu’ils sont mal et trop peu nourris; il leur faut deux ou trois années de plus. ( Ilist. nat., t IV, p. 238, in-i2.)J’adrnels l'observation, mais non 1 explication , puisque , dans le pays où le villageois se nourrit très-bien et mange beaucoup, comme dans le \alais, et même en certains cantons montueux de 1 Italie, comme le Frioul, 1 âge de puberté dans les deux sexes est également plus tardif qu’au sein des villes , où , pour satisfaire la vanité, l’on met souvent dans le manger une extrême parcimonie, et où la plupart font, comme dit le proverbe», habits de velours et ventre de son. On est étonné , dans ces montagnes , de voir de grands gaiçons forts comme des hommes avoir encore la voix aiguë et le menton sans barbe, et de grandes filles, dailleuis très-formées, n’avoir aucun signe périodique de leur sexe. Différence qui me paroît venir uniquement de te que, dans la simplicité de leurs mœurs, leur imagina lion , plus long-temps paisible et calme, fait plus tair fermenter leur sang et rend ;cur tempérament moins précoce.

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