LIVRE IV
il est clair que ce qu’on feint de leur cacher n’est que pour le leur apprendre; et c’est, de toutes les instructions qu’on leur donne , celle qui leur profite le mieux.
Consultez l’expérience, vous comprendrez à quel point cette méthode insensée accélère l’ouvrage de la nature et ruine le tempérament. C’est ici l’une des principales causes qui font dégénérer les races dans les villes. Les jeunes gens, épuisés de bonne heure, restent petits , foibles , mal faits , vieillissent au lieu de grandir, comme la vigne à qui l’on fait porter du fruit au printemps languit et meurt avant l’automne.
Il faut avoir vécu chez des peuples grossiers et simples pour connoître jusqu’à quel âge une heureuse ignorance y peut prolonger l’innocence des enfants. C’est un spectacle à la fois touchant et risible d’y voir les deux sexes , livrés à la sécurité de leurs coeurs , prolonger dans la fleur de l’âge et de la beauté les jeux naïfs de l’enfance, et montrer par leur familiarité même la pureté de leurs plaisirs. Quand enfin cette aimable jeunesse vient à se marier, les deux époux, se donnant mutuellement les prémices de leur personne, en sont plus chers l’un à l’autre; des multitudes d’enfants, sains et robustes, deviennent le gage d’une union que rien n’altère, et le fruit de la sagesse de leurs premiers ans.
Si l’âge où l’homme acquiert la conscience
tle son sexe diffère autant par Feffet de l’éducation que par l’action cîe la nature, il suit de là qu’on peut accélérer et retarder cet âge selon la manière dont on élèvera les enfants; et si le corps gagne ou perd de la consistance à mesure qu’on retarde ou qu’on accélère ce progrès, il suit aussi que, plus on s’applique à le retarder, plus un jeune homme aequiert de vigueur et de force. Je ne parle encore que des effets purement physiques : on verra bientôt qu’ils ne se bornent pas là.
De ces réflexions je tire la solution de cette question si souvent agitée, s’il convient d’éclairer les enfants de bonne heure sur les objets de leur curiosité, ou s’il vaut mieux leur donner le change par de modestes erreurs. Je pense qu’il ne faut faire ni l’un ni l’autre. Premièrement , cette curiosité ne leur vient point sans qu’on y ait donné lieu. Il faut donc faire en sorte qu’ils ne l’aient pas. En second lieu , des questions qu’on n’est pas forcé de résoudre n’exigent point qu’on trompe celui qui les fait : il vaut mieux lui imposer silence que de lui répondre en mentant. Il sera peu surpris de cette loi, si l’on a pris soin de l’y asservir dans les choses indifférentes. Enfin, si 1 on prend le parti de répondre, que ce soit avec la plus grande simplicité, sans mystère, sans embarras, sans sourire. Il y a beaucoup moins de danger à satisfaire la curiosité de 1 enfant qu’à l’exciter.