‹ Émile (volume 3)Chapitre 186 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Que vos réponses soient toujours graves, courtes, décidées, et sans jamais paroître hésiter. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’elles doivent être vraies. On ne peut apprendre aux enfants le danger de mentir aux hommes, sans sentir , de la part des hommes , le danger plus grand de mentir aux enfants. Un seul mensonge avéré du maître à l’élève ruineroit à jamais tout le fruit de l’éducation.

Une ignorance absolue sur certaines matières est peut-être ce qui conviendroit le mieux aux enfants : mais qu’ils apprennent de bonne heure ce qu’il est impossible de leur cacher toujours. Il faut, ou que leur curiosité ne s’éveille en aucune manière, ou qu’elle soit satisfaite avant l’âge où elle n’est plus sans danger. Votre conduite avec votre élève dépend beaucoup en ceci de sa situation particulière , des sociétés qui l’environnent , des circonstances où l’on prévoit qu’il pourra se trouver, etc. Il importe ici de ne rien donner au hasard; et, si vous n’étes pas sur de lui faire ignorer jusqu’à seize ans la différence des sexes , ayez soin qu’il l'apprenne avant dix.

Je n’aime point qu’on affecte avec les enfants un langage trop épuré, ni qu’on fasse de longs détours, dont ils s’aperçoivent, pour éviter de donner aux choses leur véritable nom. Les bonnes mœurs, en ces matières, ont toujours beaucoup de simplicité ; mais des imaginations souillées par le vice rendent

vu r.

l’oreille délicate, et forcent de raffiner sans cesse sur les expressions. Les termes grossiers sont sans conséquence ; ce sont les idées lascives qu’il faut écarter.

Quoique la pudeur soit naturelle à l’espèce humaine , naturellement les enfants n’en ont point. La pudeur ne naît qu’avec la connoissance du mal : et comment les enfants , qui n’ont ni ne doivent avoir cette eonnoissance , auroient-ils le sentiment qui en est l’effet ? Leur donner des leçons de pudeur et d’honnêteté , c’est leur apprendre qu’il y a des choses honteuses et déshonnêtes , c’est leur donner un désir secret de connoître ces choses-là. Tôt ou tard ils en viennent à hout, et la première étincelle qui touche à l’imagination accélère à coup sûr l’embrasement des sens. Quiconque rougit est déjà coupable; la vraie innocence n’a honte de rien.

Les enfants n’ont pas les mêmes désirs que les hommes ; mais , sujets comme eux à la malpropreté qui blesse les sens, ils peuvent de ce seul assujettissement recevoir les mêmes leçons de bienséance. Suivez l’esprit de la nature , qui , plaçant dans les mêmes lieux les organes des plaisirs secrets et ceux des besoins dégoûtants , nous inspire les mêmes soins à différents âges , tantôt par une idée et tantôt par une autre; à l’homme par la modestie, à l'enfant par la propreté.

Je ne vois qu’un bon moyen de conserver

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