‹ Émile (volume 3)Chapitre 188 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

répond la mère sans hésiter , les femmes les pissent avec des douleurs qui leur coûtent quelquefois la vie. Qne les fous rient, que les sots soient scandalisés ; mais qne les sages cherchent si jamais ils trouveront une réponse plus judicieuse et qui aille mieux à ses fins.

D’abord l’idée d’un besoin naturel et connu de T entant détourne celle d’une opération mystérieuse. Les idées accessoires de la douleur et de la mort couvrent eelle-là d’un voile de tristesse qui amortit l’imagination et réprime la curiosité ; tout porte l’esprit sur les suites de l’accouchement, et non pas sur ses causes. Les infirmités de la nature humaine, des objets dégoûtants, des images de souffrance, voilà les éclaircissements où mène cette réponse , si la répugnance qu’elle inspire permet à l’enfant de les demander. Par où l’inquiétude des désirs aura-t-elle occasion de naître dans des entretiens ainsi dirigés ? et cependant vous voyez que la vérité n’a point été altérée, et qu’on n’a point eu besoin d’abuser son élève au lieu de l’instruire.

Vos enfants lisent; ils prennent dans leurs lectures des connoissances qu’ils n’auroient pas s’ils n’avoient point lu. S’ils étudient, IL magination s’allume et s’aiguise dans le silence du cabinet. S’ils vivent dans le monde , ils entendent un jargon bizarre , ils voient des exemples dont ils sont frappés : on leur a si bien persuadé qu’ils étoient hommes, que,

dans tout ce que font les hommes en leur présence, ils cherchent aussitôt comment cela peut leur convenir : il faut bien que les actions d’autrui leur servent de modèle , quand les jugements d’autrui leur servent de loi. Des domestiques qu’on fait dépendre d’eux, par conséquent intéressés à leur plaire , leur font leur cour aux dépens des bonnes mœurs ; des gouvernantes rieuses leur tiennent à quatre ans des propos que la plus effrontée n’oseroit leur tenir à quinze. Bientôt elles oublient ce qu’elles ont dit ; mais ils n’oublient pas ce qu’ils ont entendu. Les entretiens polissons préparent les mœurs libertines : le laquais fripon rend l’enfant débauché; et le secret de l’un sert de garant à celui de l’autre.

L’enfant élevé selon son âge est seul. Il ne connoît d’attachements que ceux de l’habitude ; il aime sa sœur comme sa montre, et son ami comme son chien. Il ne se sent d’aucun sexe, d’aucune espèce: l’homme et la femme lui sont également étrangers ; il ne rapporte à lui rien de ce qu’ils font ni de ce qu’ils disent : il ne le voit ni ne l’entend , ou n’y fait nulle attention; leurs discours ne l’intéressent pas plus que leurs exemples : tout cela n’est point fait pour lui. Ce n’est pas une erreur artificieuse qu’on lui donne par cette méthode, c’est l’ignorance de la nature. Le temps vient où la même nature prend soin d’éclairer son élève; et c’est alors seulement qu’elle l’a mis en état de profiter

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