‹ Émile (volume 3)Chapitre 190 sur 235 · V II E IV · texte numérisé non relu

V II E IV

il faut rejeter les exemples qui sont sous nos yeux , et chercher ceux où les développements successifs se font selon l’ordre de la nature.

Un enfant façonné , poli, civilisé, qui n’attend que la puissance de mettre en œuvre les instructions prématurées qu’il a reçues, ne se trompe jamais sur le moment où cette puissance lui survient. Loin de l’attendre il l’accélère; il donne à son sang une fermentation précoce; il sait quel doit être l’objet de ses désirs long-temps même avant qu’il les éprouve. Ce n’est pas la nature qui l’excite, c’est lui qui la force : elle n’a plus rien à lui apprendre en le faisant homme ; il l’étoit par la pensée longtemps avant de l’être en effet.

La véritable marche de la nature est plus graduelle et plus lente. Peu cà peu le sang s’enflamme , les esprits s’élaborent , le tempérament se forme. Le sage ouvrier qui dirige la fabrique a soin de perfectionner tous ses instruments avant de les mettre en œuvre : une longue inquiétude précède les premiers désirs, une longue ignorance leur donne le change ; on désire sans savoir quoi. Le sang fermente et s’agite; une surabondance de vie cherche à s’étendre au dehors. L’œil s’anime et parcourt les autres êtres , on commence à prendre intérêt .à ceux qui nous environnent, on commence à sentir qu’on n’est pas fait pour vivre seul : c’est ainsi que le cœur s’ouvre aux affec-

tions humaines , et devient capable d’attachement.

Le premier sentiment dont un jeune homme élevé soigneusement est susceptible n’est pas l’amour , c’est l’amitié. Le premier acte de son imagination naissante est de lui apprendre qu’il a des semblables, et l’espèce l’affecte avant le sexe. Voilà donc un autre avantage de l’innocence prolongée ; c’est de profiter de la sensibilité naissante pour jeter dans le cœur du jeune adolescent les premières semences de l’humanité : avantage d’autant plus précieux , que c’est le seul temps de la vie où les mêmes soins puissent avoir un vrai succès.

J’ai toujours vu que les jeunes gens corrompus de bonne heure, et livrés aux femmes et à. la débauche, étoient inhumains et cruels ; la fougue du tempérament les rendoit impatients , vindicatifs , furieux : leur imagination, pleine d’un seul objet, se refusoit à tout le reste ; ils ne connoissoient ni pitié ni miséricorde ; ils auroient sacrifié père , mère , et l’univers entier , au moindre de leurs plaisirs. Au contraire , un jeune homme élevé dans une heureuse simplicité e6t porté par les premiers mouvements de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son cœur compatissant s’émeut sur les peines de ses semblables ; il tressaillit d’aise quand il revoit son camarade, ses bras savent trouver des étreintes caressantes , ses yeux savent verser des larmes

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