LIVRE IV
cl attendrissement ; il est sensible à la honte de déplaire, au regret d’avoir offensé. Si l’ardeur d’un sang qui s’enflamme le rend vif, emporté , colère , on voit le moment d’après toute la bonté de son cœur dans l’effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu’il a faite ; il voudroit au prix de son sang racheter celui qu’il a versé ; tout son emportement s’éteint , toute sa fierté s’humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui -même; au fort de sa fureur, une excuse, un mot le désarme; il pardonne les torts d’autrui d’aussi bon cœur qu’il répare les siens. L’adolescence n’est l’âge ni de la vengeance ni de la haine ; elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens, et je ne crains point d’être démenti par l’expérience, un enfant qui n’est pas mal né, et qui a conservé jusqu’à vingt ans son innocence, est à cet âge le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable des hommes. On ne vous a jamais rien dit de semblable ; je le crois bien ; vos philosophes , élevés dans toute la corruption des collèges , n’ont garde de savoir cela.
C’est la foiblesse de l’homme qui le rend sociable ; ce sont nos misères communes qui portent nos cœurs à l’humanité : nous ne lui devrions rien si nous n’étions pas hommes. Tout attachement est un signe d’insuffisance : si chacun de nous n’avoit nul besoin des au-
très, il ne songeroit guère à s’unir à eux. Ainsi de notre infirmité même naît notre frêle bonheur. Un être vraiment heureux est un être solitaire; Dieu seul jouit d’un bonheur absolu; mais qui de nous en a l’idée? Si quelque être imparfait pouvoit se suffire à lui-même , de quoi jouiroit-il selon nous? Il seroit seul, il seroit misérable. Je ne conçois
pas que celui qui n’a besoin de rien puisse aimer quelque chose : je ne conçois pas que celui qui n’aime rien puisse être heureux.
Il suit de là que nous nous attachons à nos semblables moins par le sentiment de leurs plaisirs que par celui de leurs peines ; car nous y voyons bien mieux l’identité de notre nature et les garants de leur attachement pour nous. Si nos besoins communs nous unissent par intérêt, nos misères communes nous unissent par affection. L’aspect d’un homme heureux inspire aux autres moins d’amour que d’envie; on l’accuseroit volontiers d’usurper un droit qu’il n’a pas en se faisant un bonheur exclusif; et l’amour-propre souffre encore en nous faisant sentir que cet homme n’a nul besoin de nous. Mais qui est-ce qui ne plaint pas le malheureux qu’il voit souffrir? Qui est-ce qui ne voudroit pas le délivrer de ses maux s’il n’en coûtait qu’un souhait pour cela? L’imagination nous met à la place du misérable plutôt qu’à celle de l’homme heureux; on sent que l’un de ces états nous tou-