LIVRÉ I
faire on est sûr qu elle le fera mieux qu’une autre. S’il nous faut une nourrice étrangère, commençons par la bien choisir.
Une des misères des gens riches est d’être trompés en tout. S’ils jugent mal des hommes, faut-il s’en étonner? Ce sont les richesses qui les corrompent; et, par un juste retour, ils sentent les premiers le défaut du seul instrument qui leur soit connu. Tout est mal fait chez eux , excepté ce qu’ils y font eux-mêmes ; et ils n’y font presque jamais rien. S’agit-il de chercher une nourrice, on la fait choisir par raccoucheur. Qu’arrive-t-il de là ? Que la meilleure est toujours celle qui l’a le mieux payé. Je n’irai donc pas consulter un accoucheur pour celle d’Emile ; j’aurai soin de la choisir moi-même. Je ne raisonnerai peut-être pas là-dessus si disertement qu’un chirurgien , mais à coup sûr je serai de meilleure foi, et \ mon zèle me trompera moins que son avarice.
Ce choix n’est point un si grand mystère; les règles eia sont connues : mais je ne sais si l’on ne devroit pas faire un peu plus d’attention à l’âge du lait aussi-bien qu’à sa qualité. Le nouveau lait est tout-à-fait séreux ; il doit presque être apéritif pour purger les restes du méconium, épaissi dans les intestins de l’enfant qui vient de naître. Peu à peu le lait prend de la consistance et fournit une nourriture plus solide a 1 enfant devenu plus fort pour la digérer. Ce n est sûrement pas pour rien que dans les
femelles de toute espèce la nature change la consistance du lait selon l’âge du nourrisson.
Il faudroit donc une nourrice nouvellement accouchée à un enfant nouvellement né. Ceci a son embarras, je le sais; mais sitôt qu’on sort de l’ordre naturel, tout a ses embarras pour bien faire. Le seul expédient commode est de faire mal ; c’est aussi celui qu’on choisit.
Il faudroit une nourrice aussi saine de cœur que de corps: l’intempérie des passions peut, comme celle des humeurs , altérer son lait ; de plus, s’en tenir uniquement au physique, c’est ne voir que la moitié de l’objet. Le lait peut être bon et la nourrice mauvaise ; un bon caractère est aussi essentiel qu’un bon tempérament. Si l’on prend une femme vicieuse , je ne dis pas que son nourrisson contractera ses vices , mais je dis qu’il en pâtira. Ne lui doitelle pas, avec son lait, des soins qui demandent du zèle , de la patience , de la douceur , de la propreté? Si elle est gourmande, intempérante, elle aura bientôt gâté son lait; si elle est négligente ou emportée , que va devenir à sa merci un pauvre malheureux qui ne peut ni se défendre ni se plaindre? Jamais en quoi que ce puisse être les méchants ne sont bons à rien de bon.
Le choix de la nourrice importe d’autant plus que son noxirrisson ne doit point avoir d’autre gouvernante qu elle , comme il ne doit point avoir d’autre précepteur que son gouverneur. Cet usage étoit celui des anciens ,