‹ Émile (volume 3)Chapitre 21 sur 235 · LIVRE r · texte numérisé non relu

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moins raisonneurs et plus sages que nous. Après avoir nourri des enfants de leur sexe , les nourrices ne les quittoient plus "V oilà pourquoi, dans leurs pièces de théâtre, la plupart des confidentes sont des nourrices. Il est impossible qu’un enfant qui passe successivement par tant de mains différentes soit jamais bien élevé. A chaque changement il fait de secrètes comparaisons qui tendent toujours à diminuer - son estime pour ceux qui le gouvernent, et conséquemment leur autorité sur lui. S’il vient ime fois à penser qu’il y a de grandes personnes qui n’ont pas plus de raison que des enfants , toute l’autorité de l’âge est perdue et l’éducation manquée. Un enfant ne doit connoître d’autres supérieurs que son père et sa mère, ou à leur défaut sa nourrice et son gouverneur; encore est-ce déjà trop d’un des deux: mai» ce partage est inévitable; et tout ce qu’on peut faire pour y remédier est que les personnes des deux sexes qui le gouvernent soient si bien d’accord sur son compte que les deux ne soient qu’un pour lui.

Il faut que la nourrice vive un peu plus commodément, qu’elle prenne des aliments un peu plus substantiels , mais non qu’elle change toutà-fait de manière de vivre; car un changement prompt et total, même de mal en mieux, est toujours dangereux pour la santé ; et puisque son régime ordinaire l’a laissée ou rendue saine et bien constituée, à quoi bon lui en fairechanger ?

Les paysannes mangent moins de viande et plus de légumes que les femmes de la ville ; ce régime végétal paroît plus favorable que contraire à elles et à leurs enfants. Quand elles ont des nourrissons bourgeois , on leur donne des pots-au-feu, persuadé que le potage et le bouillon de viande leur font un meilleur chyle et fournissent plus de lait. Je ne suis point du tout de ce sentiment; et j’ai pour moi l’expérience , qui nous apprend que les enfants ainsi nourris sont plus sujets à la colique et aux vers que les autres.

Cela n’est guère étonnant , puisque la substance animale en putréfaction fourmille de vers ; ce qui n’arrive pas de même à la substance végétale. Le lait , bien qu’élaboré dans le corps de l’animal, est une substance végétale1; son analyse le démontre; il tourne facilement à l’acide; et loin de donner aucun vestige d’alkali volatil , comme font les substances animales , il donne , comme les plantes , un sel neutre essentiel.

Le lait des femelles herbivores est plus doux et plus salutaire que celui des carnivores. Formé d’une substance homogène à la sienne,

1 I.es femmes mangent du pain, des légumes, du laiïagc : les femelles des chiens et des chats en mangent aussi ; les louves même paissent. Voilà des sucs végétaux pour leur lait. Reste à examiner celui des espèces qui ne peuvent absolument se nourrir que de chair, s'il v en a de telles, de quoi je doute.

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il en conserve mieux sa nature, et devient moins sujet à la putréfaction. Si l’on regarde à la quantité , chacun sait que les farineux font plus de sang que la viande; ils doivent donc faire aussi plus de lait. Je ne puis croire qu’un enfant qu’on ne sèvreroit point trop tôt , ou qu’on ne sèvreroit qu’avec des nourritures végétales, et dont la nourrice ne vivroit aussi que végétaux , fut jamais sujet aux vers.

Il se peut que les nourritures végétales donnent un lait plus prompt à s’aigrir; mais je suis fort éloigné de regarder le lait aigri comme une nourriture malsaine: des peuples entiers qui n’en ont point d’autre s’en trouvent fort bien , et tout cet appareil d’absorbants me paroît une pure cbarlatanerie. Il y a des tempéraments auxquels le lait ne convient point , et alors nul absorbant ne le leur rend supportable; les autres le supportent sans absorbants. On craint le lait trié ou caillé : c’est une folie, puisqu’on sait que le lait se caille toujours dans l’estomac. C’est ainsi qu’il devient un aliment assez solide pour nourrir les enfants et les petits des animaux: s’il ne se cailloit point , il ne feroit que passer , il ne les nourîiroit pas1. On a beau couper le lait de mille

1 Bien que les sucs qui nous nourrissent soient en liqueur, ils doivent être cxprime's d aliments solides. Un homme au travail qui ne vivroit que de Bouillon dépc'riroit très -promptement. Il se soutiendrait Beaucoup mieux avec du lait , parce qu’il sc caille.

manières , user de mille absorbants, quiconque mangé du lait digère du fromage ; cela est sans exception. L’estomac est si bien fait pour cailler le lait, que c’est avec l’estomac de veau que se fait la présure.

Je pense donc qu’au lieu de changer la nourriture ordinaire des nourrices , il suffit de la leur donner plus abondante et mieux choisie dans son espèce. Ce n’est pas par la nature des aliments que le maigre échauffe, c’est leur assaisonnement seul qui les rend malsains. Réformez les règles de votre cuisine, n’ayez ni roux ni friture ; que le beurre , ni le sel , ni le laitage , ne passent point sur le feu; que vos légumes cuits à l’eau ne soient assaisonnés qu’arrivant tout chauds sur la table; le maigre, loin d’échauffer la nourrice, lui fournira du lait en abondance et de la meilleure qualité1. Se pourroit-il que , le régime végétal étant reconnu le meilleur pour l’enfant, le régime animal fût le meilleur pour la nourrice? Il y a de la contradiction à cela.

C’est surtout dans les premières années de la vie que l’air agit sur la constitution des enfants. Dans une peau délicate et molle il pénètre par tous les pores , il affecte puissam-

1 Ceux qui voudront discuter plus au long les avantages et les iuconve'nients du régime pythagoricien, pourront consulter les traile’s que les docteurs Cocclii et Bianchi , son adversaire, ont faits sur cet irrfportant sujet.

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