‹ Émile (volume 3)Chapitre 22 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

ment ces corps naissants; il leur laisse des impressions qui ne s’effacent point. Je ne serois donc pas d’avis qu’on tirât une paysanne de son village pour l’enfermer en ville dans une chambre et faire nourrir l’enfant chez soi ; j’aime mieux qu’il aille respirer le bon air de la campagne qu’elle le mauvais air de la ville. Il prendra l’état de sa nouvelle mère , il habitera sa maison rustique, et son gouverneur l’y suivra. Le lecteur se souviendra bien que ce gouverneur n’est pas un homme à gages; c’est l’ami du père. Mais quand cet ami ne se trouve pas , quand ce transport n’est pas facile, quand rien de ce que vous conseillez n’est faisable, que faire à la place , me dira-ton ?... Je vous l’ai déjà dit, ce que vous faites ; on n’a pas besoin de conseil pour cela.

Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières , mais épars sur la lerre qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent. Les infirmités du corps , ainsi que les vices de l’âme, sont l’infaillible effet de ce concours trop nombreux. L’homme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeaux. Des hommes entassés comme des moutons périroient tous en très-peu de temps. L’haleine de l’homme est mortelle à ses semblables : cela n’est pas moins vrai au propre qu’au figuré.

Les villes sont le gouffre de l’espèce humaine. Au bout de quelques générations les

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races périssent ou dégénèrent , il faut les renouveler, et c’est toujours la campagne qui fournit à ce renouvellement. Envoyez donc vos enfants se renouveler, pour ainsi dire, eux-mêmes , et reprendre au milieu des champs la vigueur qu’on perd dans l’air malsain des lieux trop peuplés. Les femmes grosses qui sont à la campagne se hâtent de revenir accoucher à la ville: elles devroient faii'e tout le contraire, celles surtout qui veulent nourrir leurs enfants. Elles auroient moins à regretter qu’elles ne pensent; et, dans un séjour plus naturel à l’espèce , les plaisirs attachés aux devoirs de la nature leur ôteroient bientôt le goût de ceux qui ne s’y rapportent pas.

D’abord après l’accouchement on lave l’enfant avec quelque eau tiède où l’on mêle ordinairement du vin. Cette addition du vin me paroît peu nécessaire. Comme la nature ne produit rien de fermenté , il n’est pas à croire que l’usage d'une liqueur artificielle importe à la vie de ses créatures.

Par la même raison cette précaution de faire tiédir l’eau n’est pas non plus indispensable; et en effet des multitudes de peuples lavent les enfants nouveau-nés dans les rivières ou à la mer sans autre façon : mais les nôtres, amollis avant que de naître par la mollesse des pères et des mères, apportent en venant au monde un tempérament déjà gâté, qu il ne faut pas exposer d’abord à toutes les épreuves

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