LIVRE IY
pour lui de ce qui ne convient pas à son âge. Il sait que son premier devoir est envers luimême ; que les jeunes gens doivent se défier d’eux, être circonspects dans leur conduite, respectueux devant les gens plus âgés, retenus et discrets à parler sans sujet, modestes dans les choses indifférentes , mais hardis à bien faire, et courageux à dire la vérité. Tels étoient ces illustres Romains qui, avant d’être admis dans les charges, passoient leur jeunesse à poursuivre le crime et à défendre l’innocence , sans autre intérêt que celui de s’instruire en servant la justice et protégeant les bonnes mœurs.
Émile n’aime ni le bruit ni les querelles, non-seulement entre les hommes 1 , pas même
* Mais si on lui cherche querelle à lui-même, comment se conduira-t-il? Je réponds qu il n’aura jamais de querelle , qu il ne s’y prêtera jamais assez pour en avoir. Mais enfin , poursuivra-t-on , qui est-ce qui est à 1’abri d’un soufflet ou d un démenti de la part d’un brutal , d’un ivrogne ou d’un brave coquin, qui, pour avoir le plaisir de tuer son homme , commence par le désbonorer ? C est autre chose ; il ne faut point que 1 honneur des citoyens ni leur vie soit à la merci d’un brutal , d’un ivrogne ou d’un brave coquin, et Ion ne peut pas plus se préserver d'un pareil accident que de la chute d’une tuile. Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils que nulle sagesse ne peut prévenir, et dont un tribunal ne peut venger 1 offensé. L’insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance; il est alors seul magistrat, seul juge entre l'offenseur et lui : il est seul interprète et ministre de la loi naturelle ; il se doit
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entre les animaux. Il n’excita jamais deux chiens à se battre ; jamais il ne fit poursuivre un chat par un chien. Cet esprit de paix est un effet de son éducation, qui, n’ayant point fomenté l’amour - propre et la haute opiniop de lui-même, l’a détourné de chercher ses plaisirs dans la domination et dans le malheur d’autrui. Il souffre quand il voit souffrir ; c’est un sentiment naturel. Ce qui fait qu’un jeune homme s’endurcit et se complaît à voir tourmenter un être sensible , c’est quand un retour de vanité le fait se regarder comme exempt des mêmes peines par sa sagesse ou par sa supériorité. Celui qu’on a garanti de ce tour d’esprit ne sauroit tomber dans le vice qui en est l’ouvrage. Emile aime
justice et peut seul se la rendre, et il n’y a sur la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l’être faite en pareil cas. Je ne dis pas qu il doive s’aller battre , c’est une extravagance ; je dis qu’il se doit justice, et qu’il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits contre les duels, si j’étois souverain, je réponds qu’il n’y aurait jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes états , et cela par un moyen fort simple dont les tribunaux ne se mêleroient point. Quoi qu il en soit , Emile sait en pareil cas la justice qu’il se doit à lui-même, et l’exemple qu il doit à la sûreté des gens d honneur. 11 ne dépend pas de l’homme le plus ferme d’empêcher qu on ne l’insulte, mais il dépend de lui d’empêclier quon ne se vante long-temps de 1 avoir insulté *.
* Voyez une lettre à l’abbé M***, du i4 mars 177°' ^ Y joint le récit d’une anecdote très-remarquable qui a fait nai' tre celle idée dans sou esprit.