‹ Émile (volume 3)Chapitre 231 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

pour le peuple , parce qu’il n’y comprend rien du tout , comment se présenteront-elles dans toute leur force , c’est-à-dire dans toute leur obscurité , à des jeunes esprits encore occupés aux premières opérations des sens et qui ne conçoivent que ce qu’ils touchent ? C’est en vain que les abîmes de l’infini sont ouverts tout autour de nous; un enfant n’en sait point être épouvanté ; ses foibles yeux n’en peuvent sonder la profondeur. Tout est infini pour les enfants , ils ne savent mettre des bornes à rien ; non qu’ils fassent la mesure fort longue, mais parce qu’ils ont l’entendement court. J’ai même remarqué qu’ils mettent l’infini moins au delà qu’au deçà des dimensions qui leur sont connues. Ils estimeront un espace immense bien plus par leurs pieds que par leurs yeux; il ne s’étendra pas pour eux plus loin qu’ils ne pourront voir , mais plus loin qu’ils ne pourront aller. Si on leur parle de la puissance de Dieu, ils l’estimeront presque aussi fort que leur père. En toute chose , leur connoissance étant pour eux la mesure des possibles, ils jugent ce qu’on leur dit toujours moindre que ce qu’ils savent. Tels sont les jugements naturels à l’ignorance et à la foiblesse d’esprit. Ajax eût craint de se mesurer avec Achille , et défie Jupiter au combat, parce qu’il connoît Achille , et ne connoît pas Jupiter. Un paysan suisse, qui se croyoit le plus riche des hommes, et à qui l’on tâchoitd’ex-

pliquer ce que c’étoit qu’un roi , demandoit d’un air fier si le roi pourvoit bien avoir cent vaches à la montagne.

Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon élève sans lui parler de religion. A quinze ans il ne savoit s’il avoit une âme, et peutêtre à dix-huit n’est-il pas encore temps qu’il l’apprenne ; car , s’il l’apprend plus tôt qu’il ne faut, il court risque de ne le savoir jamais.

Si j’ avois à peindre la stupidité fâcheuse , je peindrois un pédant enseignant le catéchisme à des enfants ; si je voulois rendre un enfant fou , je l’ohligerois d’expliquer ce qu’il dit en disant son catéchisme. On m’objectera que la plupart des dogmes du christianisme étant des mystères, attendre que l’esprit humain soit capable de les concevoir , ce n’est pas attendre que l’enfant soit homme, c’est attendre que l’homme ne soit plus. A cela je réponds premièrement qu’il y a des mystères qu’il est non-seulement impossible à l’homme de concevoir , mais de croire , et que je ne vois pas ce qu’on gagne à les enseigner aux enfants , si ce n’est cle leur apprendre à mentir de bonne heure. Je dis de plus que, pour admettre les mystères, il faut comprendre au moins qu’ils sont incompréhensibles; et les enfants ne sont pas même capables de cette conception - là. Pour l’âge où tout est mystère, il n’y a point de mystères proprement dits.

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