‹ Émile (volume 3)Chapitre 25 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

fait imbécile , un automate, une statue immobile et presque insensible : il ne verroit rien, il n’entendroit rien, il ne connoîtroit personne , il ne sauroit pas tourner les yeux vers ce qu’il auroit besoin de voir : non-seulement il n’apercevroit aucun objet hors de lui, il n’en rapporteroit même aucun dans l’organe du sens qui le lui feroit apercevoir; les couleurs ne seroient point dans ses yeux , les sons ne seroient point dans ses oreilles , les corps qu’il touckeroit ne seroient point sur le sien , il ne sauroit pas même qu’il en a un : le contact de ses mains seroit dans son cerveau ; toutes ses sensations seréuniroient dans un seul point ; il n’existeroit que dans le commun sensorium ; il n’auroit qu’une seule idée , savoir celle du moi, à la quelle il rapporteroit toutes ses sensations; et cette idée, ou plutôt ce sentiment, seroit la seule chose qu’il auroit de plus qu’en enfant ordinaire.

Cet homme , formé tout à coup , ne sauroit pas non plus se redresser sur ses pieds, il lui faudroit beaucoup de temps pour apprendre à s’y soutenir en équilibre ; peut-être n’en feroit-il pas même l’essai, et vous verriez ce grand corps fort et robuste rester en place comme une pierre , ou ramper et se traîner comme un jeune chien.

Il sentiroit le malaise des besoins sans les connoître, et sans imaginer aucun moyen d’y pourvoir. Il n’y a nulle immédiate commuai-

cation entre les muscles de l’estomac et ceux des bras et des jambes , qui , même entouré d’aliments , lui fît faire un pas pour en approcher ou étendre la main pour les saisir; et comme son corps auroit pris son accroissement, que ses membres seroient tout développés , qu’il n’auroit par conséquent ni les inquiétudes ni les mouvements contiuuels des enfants, il pourroit mourir de faim avant de s’être mû pour chercher sa subsistance. Pour peu qu’on ait réfléchi sur l’ordre et le progrès de nos connoissances, on ne peut nier que tel ne fût à peu près l’état primitif d’ignorance et de stupidité naturel à l’homme avant qu’il eût rien appris de l’expérience ou de ses semblables.

On connoît donc ou l’on peut connoître le premier point d’où part chacun de nous pour arriver au degré commun de l’entendement ; mais qui est-ce qui connoît l’autre extrémité? Chacun avance plus ou moins selon son génie, son goût, ses besoins , ses talents, son zèle, et les occasions qu’il a de s’y livrer. Je ne sache pas qu’aucun philosophe ait encore été assez hardi pour dire: Voilà le terme où l’homme peut parvenir et qu’il ne sauroit passer. Nous ignorons ce que notre nature nous permet d’être; nul de nous n’a mesuré la distance qui peut se trouver entre un homme et un antre homme. Quelle est l’âme basse que cette idée n’échauffa jamais, et qui ne se dit pas

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