LIVRE I
quelquefois dans son orgueil : Combien j’en ai déjà passé! combien j’en puis encore atteindre! pourquoi mon égal iroit-il plus loin que moi?
Je le répète , l’éducation de l’homme commence à sa naissance; avant de parler, avant que d’entendre, il s’instruit déjà. L’expérience prévient les leçons; au moment qu’il connoît sa nourrice il a déjà beaucoup acquis. On seroit surpris des connoissances de l’homme le plus grossier, si l’on suivoit son progrès depuis le moment où il est né jusqu’à celui où il est parvenu. Si l’on partageoit toute la science humaine en deux parties , l’une commune à tous les hommes, l’autre particulière aux savants , celle-ci seroit très-petite en comparaison de l’autre. Mais nous ne songeons guère aux acquisitions générales, parce qu’elles se font sans qu’on y pense et même avant l’âge de raison, que d’ailleurs le savoir ne se fait remarquer que par ses différences , et que comme dans les équations d’algèbre , les quantités communes se comptent pour rien.
Les animaux mêmes acquièrent beaucoup.
Ils ont des sens , il faut qu’ils apprennent à en faire usage; ils ont des besoins, il faut qu'ils apprennent à y pourvoir ; il faut qu’ils apprennent à manger , à marcher, à voler. Les quadrupèdes qui se tiennent sur leurs pieds dès leur naissance ne savant pas marcher pour cela ; on voit à leurs premiers pas que ce son t des essais mal assurés. Les serins échap-
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pés de leurs cages ne savent point voler, par* ce qu’ils n’ont jamais volé. Tout est instruction pour les êtres animés et sensibles. Si les plantes avoient un mouvement progressif, il faudroit qu’elles eussent des sens et qu’elles acquissent des connoissances , autrement les espèces périroient bientôt.
Les premières sensations des enfants sont purement affectives; ils n’aperçoivent jque le plaisir et la douleur. Ne pouvant ni marcher ni saisir , ils ont besoin de beaucoup de temps pour se former peu à peu les sensations représentatives qui leur montrent les objets hors d’ eux-mêmes ; mais en attendant que ces objets s’étendent , s’éloignent pour ainsi dire de leurs yeux, et prennent pour eux des dimensions et des figures, le retour des sensations affectives commence à les soumettre à l’empire de l’habitude ; on voit leurs yeux se tourner sans cesse vers la lumière, et, si elle leur vient de côté, prendre insensiblement cette direction; en sorte qu’on doit avoir soin de leur opposer le visage au jour, de peur qu’ils ne deviennent louches ou ne s’accoutument à regarder de travers. II faut aussi qu’ils s’habituent de bonne heure aux ténèbres ; autrement ils pleurent et crient sitôt qu’ils se trouvent à l’obscurité. La nourriture et le sommeil trop exactement mesurés leur deviennent nécessaires au bout des mêmes intervalles ; et bientôt le désir ne vient plus du besoin , mais