‹ Émile (volume 3)Chapitre 3 sur 235 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Tout est bien , sortant des mains de l’Auteur des choses , tout dégénère entre les mains de l’homme. Il force une terre à nourrir les productions d’une autre, un arbre à porteries fruits cl’un autre ; il mêle et confond les climats , les éléments , les saisons ; il mutile son chien , son cheval, son esclave; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime la difformité , les monstres ; il ne veut rien tel que l’a fait la nature , pas même l’homme ; il le faut dresser pour lui , comme un cheval de manège ; il le faut contourner à sa mode, comme un arbre de son jardin.

Sans cela, tout iroit plus mal encore, et notre espèce ne veut pas être façonnée à demi. Dans l’état où sont désormais les choses, un homme abandonné dès sa naissance à luimêine parmi les autres seroit le plus défiguré de tous. Les préjugés , l’autorité, la nécessité, l’exemple, toutes les institutions sociales dans lesquelles nous nous trouvons submergés , étoufferoient en lui la nature , et ne mettroient rien à la place. Elle y‘ seroit comme un arbrisseau que le hasard fait naître au milieu d’un chemin, et que les passants font bientôt périr, en le heurtant de toutes parts, et le pliant dans tous les sens.

C’est à toi que je m’adresse, tendre et prévoyante mère 1 , qui sus t’écarter de la grande route, et garantir l’arbrisseau naissant du choc

1 La première éducation est celle qui importe le plus, et cette première éducation appartient incontestablement aux femmes : si l’Auteur de la nature eût voulu qu elle appartînt aux hommes , il leur eût donné du lait pour nourrir les enfants. Parlez donc toujours aux femmes par préférence dans vos traités d’éducation; car, outre qu’elles sont à portée d’y veiller de plus près que les hommes , et qu elles y influent toujours davantage , le succès les intéresse aussi beaucoup plus, puisque la plupart des veuves se trouvent presque à la merci de leurs enfants , et qu’alors ils leur font vivement sentir en bien ou en mal l'effet de la manière dont elles les ont élevés. Les lois , toujours si occupées des biens et si peu des personnes, parce quelles ont pour objet la paix et non la vertu , ne donnent pas assez d’autorité aux mères. Cependant leur état est plus sûr que celui des pères ; leurs devoirs sont plus pénibles ; leurs soius importent plus au bon ordre de la famille ; généralement elles ont plus d’attachement pour les enfants. Il y a des occasions où un fils qui manque de respect à son père peut en quelque sorte être excusé ; mais si , dans quelque occasion que ce fût , un enfant étoit assez dénaturé pour en manquer à sa mère, à celle qui l'a porté dans son sein, qui l’a nourri de son lait , qui , durant des années , s est oubliée elle-même pour ne s’occuper que de lui, on devroit se hâter d’étouffer ce misérable comme un monstre indigne de voir le jour. Les mères, dit-on , gâtent leurs enfants. En cela sans doute elles ont tort, mais moins «le tort que vous peut-être <[ui les dépravez. La mère veut que son enfant soit heureux, qu’il le soit dès à présent. En cola elle a raison : quand elle se trompe sur les moyens, il faut l’éclairer. L’ambition, l’avarice, la tyrannie, la fausse prévoyance des pères, leur négli-

des opinions humaines! Cultive, arrose la jeune plante avant qu’elle meure; ses fruits feront un jour tes délices. Forme de bonne heure une enceinte autour de l’âme de ton enfant ; un autre en peut marquer le circuit , mais toi seule y dois poser la barrière *.

On façonne les plantes par la culture , et les

gence , leur dure insensibilité', sont cent fois plus funestes aux enfants que l’aveugle tendresse des mères» Au reste , il faut expliquer le sens que je donne à ce nom de mère , et c’est ce qui sera fait ci-après.

1 On m’assure que M. Formey a cru que je voulois ici parler de ma mère , et qu il l’a dit dans quelque ouvrage. C’estse moquer cruellementde M. Formey oudemoi*.

* Formey, né à Berlin en 1711 , d’une famille de réfugiés françois , étoit pasteur protestant et membre de l’académie de Berliu , dont il est mort le doyen en 1797. Lors de la publication de VErnile en 1762, les Etats de Hollande ayant désapprouvé l’édition donnée par J. Néaulme, à La Haye, et dont le titre portoit, suivant la copie de Paris , avec permission tacite pour le libraire , Néaulme fut sur le point d’ctre condamné à une forte amende, et n’obtint grâce qu’à condition de donner sur-le-champ une autre édition , purgée de tout ce qui pourrait donner matière a scandale. Il s’adressa à Formey, qui, dès 1763, avait publié un ami-Emile , et qui arrangea en effet l’édition nouvelle , et lui donnant pour titre , Emile chrétien , consacré à l'utilité publique , et rédigé par M. Formey, fit dans l’ouvrage toutes les suppressions et les changemens que ce nouveau titre rendoit nécessaires. Un Avertissement apologétique mis par Néaulme en tête de l’ouvrage, une Introduction de Formey écrite dans les mêmes vues , laisoient assez connoître que celui-ci n’eulendoit pas s’appraprier l’ouvrage de Rousseau, et qu'il ne faisoil que se prêter aux intentions du libraire , qu’il falloit tirer d’embarras. Aussi a-t-il dit depuis naïvement sur ce sujet : - Je crois que Néaulme n’a pas eu grand débit de » l'Emit * chrétien, mais au moins n’a-l il pas payé l’amende.-

hommes par l’éducation. Si l’homme naissoif gra^d et fort , sa taille et sa force lui seroient inutiles jusqu’à ce qu’il eût appris à s’en servir; elles lui seroient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l’assister 1 ; et abandonné à lui-même, il mourroit de misère avant d’avoir connu ses besoins. On se plaint de l’état de l’enfance ; on ne voit pas que la race humaine eût péri sâ l’homme n’eût commencé par être enfant.

Nous naissons foibles, nous avons besoin de force; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d’assistance ; nous naissons stupides , nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n’avons pas à notre naissance, et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l’éducation.

Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes , ou des choses. Le développement interne de nos facultés et de nos organes est l’éducation de la nature ; l’usage qu’on nous apprend à faire de ce développement est l’éducation des hommes ; et l’acquis de notre propre expérience sur les objets qui nous affectent est l’éducation des choses.

Chacun de nous est donc formé par trois sortes de maîtres. Le disciple, dans lequel

1 Semblable à eux a 1 extérieur , et privé de la parole ainsi que des idees qu’elle exprime, il seroil hors d état de leur faire entendre le besoin qu d auroit de leurs secours , et rien en lui ne leur manifesteroit ce besoin.

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