LIVRE I
ramollir ce pain dans leur bouche ils en avaleroient enfin quelque peu : leurs dents sc trouveroient sorties, et ils se trouveroient sevrés presque avant qu’on s’en fut aperçu. Les paysans ont pour l’ordinaire l’estomac fort bon, et l’on ne les sèvre pas avec plus de façon que cela.
Les enfants entendent parler dès leur naissance ; on leur parle non-seulement avant qu’ils comprennent ce qu’on leur dit, mais avant qu’ils puissent rendre les voix qu’ils entendent. Leur organe encore engourdi ne se prête que peu à peu aux imitations des sons qu’on leur dicte, et il n’est pas même assuré que ces sons se portent d’abord à leur oreille aussi distinctement qu’à la nôtre. Je ne désapprouve pas que la nourrice amuse l’enfant par des chants et par des accents très-gais et très-variés : mais je désapprouve qu’elle l’étourdisse incessamment d’une multitude de paroles inutiles auxquelles il ne comprend rien que le ton qu’elle y met. Je voudrois que les premières articulations qu’on lui fait entendre fussent rares, faciles, distinctes, souvent répétées , et que les mots qu’elles expriment ne se rapportassent qu’à des objets sensibles qu’on pût d’abord montrer à l’enfant. La malheureuse facilité que nous avons à nous payer de mots que nous n’entendons point commence plus tôt qu’on ne pense. L’écolicr écoute en classe le verbiage de son régent, comme il
écoutoit au maillot le babil de sa nourrice. Il me semble que ce seroit l’instruire fort utilement que de l’élever à n’y rien comprendre.
Les réflexions naissent en foule quand on veut s’occuper de la formation du langage et des premiers discours des enfants. Quoi qu’on fasse, ils apprendront toujours à parler de la même manière, et toutes les spéculations philosophiques sont ici de la plus grande inutilité.
D’abord ils ont, pour ainsi dire , une grammaire de leur âge, dont la syntaxe a des règles plus générales que la nôtre; et si l’on y faisoit bien attention , l’on seroit étonné de l’exactitude avec laquelle ils suivent certaines analogies, très-vicieuses si l’on veut, mais très-régulières , et qui ne sont choquantes que par leur dureté ou parce que l’usage ne les admet pas. Je viens d’entendre un pauvre enfant bien grondé par son père pour lui avoir dit: Mon père, irai-je-t-y ? Or on voit que cet enfant suivoit mieux l’analogie que nos grammairiens; car puisqu’on lui disoit. Va-s-y , pourquoi n’auroit-il pas dit, Irai-je-t-y? Remarquez déplus avec quelle adresse il évitoit l’hiatus de irai-je— y ou y irai-je ? Est-ce la faute du pauvre enfant si nous avons mal à propos ôté de la phrase cet adverbe déterminant, y, parce que nous n’en savions que faire? C’est une pédanterie insupportable et un soin des plus superflus de s’attacher à corriger dans les enfants toutes ces petites tantes