LIVRE I r
pressez point de faire le bien ; car il n’est jamais tel que quand la raison l’éclaire. Regardez tous les délais comme des avantages : c’est gagner beaucoup que d’avancer vers le terme sans rien perdre ; laissez mûrir l’enfance dans les enfants. Enfin , quelque leçon leur devientelle nécessaire , gardez-vous de la donner aujourd’hui, si vous pouvez différer jusqu’à demain sans danger.
Une autre considération qui confîrmel’utilité de cette méthode, est celle du génie particulier de l’enfant , qu’il faut bien connoitre pour savoir quel régime moral lui convient. Chaque esprit a sa forme propre, selon laquelle il a besoin d’être gouverné; et il importe au succès des soins qu’on prend qu’il soit gouverné par cette forme et non par une autre. Homme prudent, épiez long-temps la nature, observez bien votre élève avant de lui dire le premier mot; laissez d’abord le germe de son caractère en pleine liberté de se montrer , ne le contraignez en quoi que ce puisse être, afin de le mieux voir tout entier. Pensez-vous que ce temps de liberté soit perdu pour lui ? tout au contraire , il sera le mieux employé ; car c’est ainsi que vous apprendrez à ne pas perdre un seul moment dans un temps plus précieux: au lieu que, si vous commencez d’agir avant de savoir ce qu’il faut faire, vous agirez au hasard; sujet à vous tromper, il faudra revenir sur vos pas; vous serez plus éloigné
du but que si vous eussiez été moins pressé de l’atteindre. Ne faites donc pas comme l’avare qui perd beaucoup pour 11e vouloir rien perdre. Sacrifiez dans le premier âge un temps que vous regagnerez avec usure dans un âge plus avancé. Le sage médecin ne donne pas étourdiment des ordonnances à la première vue, mais il étudie premièrement le tempérament du malade avant de lui rien prescrire ; il commence tard à le traiter , mais il le guérit, tandis que le médecin trop pressé le tue.
Mais où placerons-nous cet enfant pour l’élever ainsi comme un être insensible , comme un automate? Le tiendrons-nous dans le globe de la lune, dans une île déserte? L’écarteronsnous de tous les humains ? N’aura-t-il pas continuellement dans le monde le spectacle et l’exemple des passions d’autrui? Ne verra-t-il jamais d’autres enfants de son âge? Ne verra-t-il pas ses parents , ses voisins , sa nourrice , sa gouvernante, son laquais, son gouverneur même, qui après tout ne sera pas un ange ?
Cette objection est forte et solide. Mais vous ai-je dit que ce fût une entreprise aisée qu’une éducation naturelle ? O hommes ! est-ce ma faute si vous avez rendu difficile tout ce qui est bien ? Je sens ces difficultés, j’en conviens : peut-être sont-elles insurmontables; mais toujours est-il sûr qu’en s’appliquant à les prévenir on les prévient jusqu’à certain point. Je montre le but qu’il faut qu’on se propose: je