LIVRE II
ne dis pas qu’au y puisse arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi.
Souvenez-vous qu’avant d’oser entreprendre de former un homme, il faut s’être fait homme soi-même; il faut trouver en soi l’exemple qu’il se doit proposer. Tandis que l’enfant est encore sans connoissance , on ale temps de préparer tout ce qui l’approche à ne frapper ses premiers regards que des objets qu’il lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous faire aimer afin que chacun cherche à vous complaire. Vous ne serez point maître de l’enfant si vous ne l’êtes de tout ce qui l’entoure ; et cette autorité ne sera jamais suffisante , si elle n’est fondée sur l’estime de la vertu. Il ne s’agit point d’épuiser sa bourse et de verser l’argent à pleines mains; je n’ai jamais vu que l’argent fit aimer personne. Il ne faut point être avare et dur, ni plaindre la misère qu’on peut soulager; mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n’ouvrez aussi votre cœur, celui des autres vous restera toujours fermé. C’est votre temps, ce sont vos soins, vos affections, c’est vous-même qu’il faut donner ; car quoi que vous puissiez faire on sent toujours que votre argent n’est point vous. Il y a des témoignages d’intérêt et de bienveillance qui font plus d’effet, et sont réellement plus utiles que tous les dons: combien de malhcu-
reux, de malades, ont plus besoin de consolations que d’aumônes! combien d’opprimés à qui la protection sert plus que l’argent ! Raccommodez les gens qui se brouillent , prévenez les procès; portez les enfants au devoir , les pères à l’indulgence ; favorisez d’heureux mariages, empêchez les vexations ; employez , prodiguez le crédit des parents de votre élève en faveur du foible à qui on refuse justice , et que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux.
Soyez juste , humain , bienfaisant. Ne faites pas seulement l’aumône , faites la charité ; les œuvres de miséricorde soulagent plus de maux que l’argent : aimez les autres , et ils vous aimeront ; servez-les , et ils vous serviront ; soyez leur frère , et ils seront vos enfants.
C’est encore ici une des raisons pourquoi je veux élever Émile à la campagne , loin de la canaille des valets, les derniers des hommes après leur maîtres ; loin des noires mœurs des villes, que le vernis dont on les couvre rend séduisantes et contagieuses pour les enfants , au lieu que les vices des paysans , sans apprêt et dans toute leur grossièreté, sont plus propres à rebuter qu’à séduire , quand on n’a nul intérêt à les imiter.
Au village , un gouverneur sera beaucoup plus maître des objets qu’il faudra présenter a l’enfant ; sa réputation, ses discours, son exemple, auront une autorité qu’ils ne sauroient