livre II
mot. Laissez venir l’enfant : étonné du spectacle , il ne manquera pas de vous questionner. La réponse est simple , elle se tire des objets mêmes qui frappent ses sens. Il voit un visage enflammé , des yeux étincelants , un geste menaçant, il entend des cris; tous signes que le corps n’est pas dans son assiette. Dites-lui posément, sans affectation, sans mystère : Ce pauvre homme est malade, il est dans un accès de fièvre. Vous pouvez de là tirer l’occasion de lui donner , mais en peu de mots , une idée des maladies et de leurs effets ; car cela aussi est de la nature , et c’est un des liens de la nécessité auxquels il se doit sentir assujetti.
Se peut-il que sur cette idée, qui n’est pas fausse, il ne contracte pas de bonne heure une certaine répugnance à se livrer aux excès des passions, qu’il regardera comme des maladies? et croyez-vous qu’une pareille notion, donnée à propos, ne produira pas un effet aussi salutaire que le plus ennuyeux sermon de morale ? Mais voyez dans l’avenir les conséquences de cette notion : vous voilà autorisé, si jamais vous y êtes contraint, à traiter un enfant mutin comme un enfant malade; à l’enfermer dans sa chambre, dans son lit s’il le faut, à le tenir au régime, à l’effrayer luimême de ses vices naissants, à les lui rendre odieux et redoutables , sans que jamais il puisse regarder comme un châtiment la sévé-
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rite dont vous serez peut-être forcé d’user pour 1 en guérir. Que s’il vous arrive à vousmême , dans quelque moment de vivacité , de sortir du sang-froid et de la modération dont vous devez faire étude , ne cherchez point à lui déguiser votre faute ; mais dites-lui franchement , avec un tendre reproche : Mon ami, vous m’avez fait mal.
Au reste, il importe que toutes les naïvetés que peut produire dans un enfant la simplicité des idées dont il est nourri ne soient jamais relevées en sa présence, ni citées de manière qu’il puisse l’apprendre. Un éclat de rire indiscret peut gâter le travail de six mois , et faire un tort irréparable pour toute la vie. Je 11e puis assez redire que, pour être le maître de l’enfant, il faut être son propre maître. Je me représente mon petit Emile , au fort d’une rixe entre deux voisines, s’avançant vers la plus furieuse, et lui disant d’un ton de commisération : Ma bonne, vous êtes malade , j'en suis bien fâché. A coup sûr cette saillie ne restera pas sans effet sur les spectateurs , ni peutêtre sur les actrices. Sans rire, sans le gronder, sans le louer, je l’emmène de gré ou de force avant qu’il puisse apercevoir cet effet , ou du moins avant qu’il y pense, et je me hâte de le distraire sur d’autres objets qui le lui fassent bien vite oublier.
Mon dessein n’est point d’entrer dans tous les détails, mais seulement d'exposer les maxi-