‹ Émile (volume 3)Chapitre 62 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

mes générales, et de donner des exemples dans les occasions difficiles. Je tiens pour impossible qu’au sein de la société l’on puisse amener un enfant à l’âge de douze ans , sans lui donner quelque idée des rapports d’homme à homme, et de la moralité des actions humaines. Il suffit qu’on s’applique à lui rendre ces notions nécessaires le plus tard qu’il se pourra, et que, quand elles deviendront inévitables, on les borne à l’utilité présente, seulement pour qu’il ne se croie pas le maître de tout , et qu’il ne fasse pas du mal à autrui sans scrupule et sans le savoir. Il y a des caractères doux et tranquilles qu’on peut mener loin sans danger dans leur première innocence ; mais il y a aussi des naturels violents dont la férocité se développe de bonne heure, et qu’il faut se hâter de faire hommes pour n’ètre pas obligé de les enchaîner.

Nos premiers devoirs sont envers nous; nos sentiments primitifs se concentrent eh nousmêmes ; tous nos mouvements naturels se rapportent d’abord à notre conservation et à notre bien-être. Ainsi le premier sentiment de la justice ne nous vient pas de celle que nous devons, mais de celle qui nous est due; et c’est encore un des contre-sens des éducations communes, que, parlant d’abord aux enfants de leurs devoirs, jamais de leurs droits , on commence par leur dire le contraire de ce qu’il faut, ce qu’ils ne sauroient

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entendre, et ce qui ne peut les intéresser.

Si j’avois donc à conduire un de ceux que je viens de supposer, je me dirois : Un enfant ne s’attaque pas aux personnes 1 , mais aux choses ; et bientôt il apprend par l’expérience à respecter quiconque le passe en âge et en force : mais les choses ne se défendent pas ellesmêmes. La première idée qu’il faut lui donner est donc moins celle de la liberté que de la propriété; et,* pour qu’il puisse avoir cette idée , il faut qu’il ait quelque chose en propre. Lui citer ses hardesy s.es meubles, ses jouets, c’est ne lui rien dire ; puisque , bien qu’il dispose de ces choses , il ne sait ni pourquoi ni comment il les a. Lui dire qu’il les a parce qu’on les lui a données , c’est ne faire guère mieux; car, pour donner, il faut avoir : voilà donc une propriété antérieure à la sienne; et c’est le principe de la propriété qu’on lui veut expliquer; sans compter que le don est une convier t'on , et que l’enfant ne peut savoir en-

1 On ne doit jamais souffrir qu’un enfant se joue aux grandes personnes comme avec ses inferieurs, ni même comme avec ses égaux. S il osoit frapper sêiieusemcnt quelqu’un , fut-ce son laquais, fut-ce le Louireau, faites qu’on lui rende toujours ses coups avec usure, et de manière à lui ôter 1 envie d y revenir. .1 ai vi. d impi udentes gouvernantes animer la mutinerie d un enfant , 1 exciter à Lattre, s’en laisser Lattre elles-mêmes, et rire de ses foiLles coups, sans songer qu ils êtoient autant de niemtres dans l’intention du petit furieux, et que celui qui veut Lattre étant jeune voudra tuer étant grand.

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