‹ Émile (volume 3)Chapitre 63 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

core ce que c’est que convention l. Lecteurs, remarquez , je vous prie , clans cet exemple et dans cent mille autres, comment, fourrant clans la tête des enfants des mots qui n’ont aucun sens à leur portée, on croit pourtant les avoir fort bien instruits.

Il s’agit donc de remonter à l’origine de la propriété ; car c’est de là que la première idée en doit naître. L’enfant , vivant à la campagne, aura pris quelque notion des travaux champêtres ; il ne faut pour cela que des yeux , du loisir, et il aura l’un et l’autre. Il est de tout âge, surtout du sien , de vouloir créer , imiter, produire, donner des signes de puissance et d’activité. Il n’aura pas vu deux fois labourer un jardin, semer, lever, croître des légumes, qu’il voudra jardiner à son tour.

Par les principes ci-devant établis, je 11e m’oppose point à son envie: au contraire, je la favorise, je partage son goût, je travaille avec lui, non pour son plaisir, mais pour le mien ; du moins il le croit ainsi : je deviens son garçon jardinier; en attendant qu’il ait des bras, je laboure pour lui la terre: il en prend possession en y plantant une fève ; et sûrement cette possession est plus sacrée et

1 Voilà pourquoi la plupart desenfants veulent ravoir ce qu ils ont donné, et pleurent quand on ne le leur veut pas rendre. Cela ne leur arrive plus quand ils ont bien conçu ce que c’est que don ; seulement ils sont alors plus circonspects à donner.

JUIIL E.

plus respectable que celle que prenoit N unes Balbao de l’Amérique méridionale au nom du roi d’Espagne, en plantant son étendard sur les côtes de la mer du Sud.

On vient tous les jours arroser les fèves , on les voit lever dans des transports de joie. J’augmente cette joie en lui disant, cela vous appartient, et lui expliquant alors ce terme d’appartenir, je lui fais sentir qu’il a mis là son temps , son travail , sa peine , sa personne enfin ; qu’il y a dans cette terre quelque chose de lui-même qu’il peut réclamer contre qui que ce soit, comme il pourroit retirer son bras de la main d’un autre homme qui voudrait le retenir malgré lui.

Un beau jour il arrive empressé et l’arrosoir à la main. O spectacle ! ô douleur! toutes les fèves sont arrachées , tout le terrain est bouleversé , la place même ne se reconnoît plus. Ah ! qu’est devenu mon travail , mon ouvrage, le doux fruit de mes soins et de mes sueurs ? Qui m’a ravi mon bien? qui m’a pris mes fèves ? Ce jeune cœur se soulève ; le premier sentiment de l’injustice y vient verser sa triste amertume; les larmes coulent en ruisseaux ; l’enfant désolé remplit 1 air de gémissements et de cris. On prend part à sa peine , à son indignation; on cherche , on s informe, on fait des perquisitions. Enfin l’on découvre que le jardinier a lait le coup ; on le fait a cuir.

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