‹ Émile (volume 3)Chapitre 64 sur 235 · LIVRE ri · texte numérisé non relu

LIVRE ri

Mais nous voici bien loin de compte. Le jardinier, apprenant de quoi l’on se plaint, commence à se plaindre plus haut que nous. Quoi ! messieurs , c’est vous qui m’avez ainsi gâté mon ouvrage ! J’avois semé là des melons de Malte dont la graine m’avoit été donnée comme un trésor , et desquels j’espérois vous régaler quand ils seroient mûrs ; mais voilà que, pour y planter vos misérables fèves , vous m’avez détruit mes melons déjà tout levés, et que je ne remplacerai jamais. Vous m’avez fait un tort irréparable , et vous vous êtes privés vous-mêmes du plaisir de manger des melons exquis.

JEAN-JACQUES

Excusez-nous, mon pauvre Robert. Vous aviez mis là votre travail, votre peine. Je vois bien que nous avons eu tort de gâter votre ouvrage ; mais nous vous ferons venir d’autre graine de Malte, et nous ne travaillerons plus la terre avant de savoir si quelqu’un n’y a point mis la main avant nous.

ROBERT

Oh bien ! messieurs, vous pouvez donc vous reposer; car il n’y a plus guère de terre en friche. Moi , je travaille celle que mon père a bonifiée ; chacun en fait autant de son côté, et toutes les terres que vous voyez sont occupées depuis long-temps.

Monsieur Robert, il v a donc tfouveul de la graine de melon perdue?

E3IIL E.

ROBERT

Pardonnez-moi, mon jeune cadet ; car il ne nous vient pas souvent de petits messieurs aussi étourdis que vous. Personne ne touche au jardin de son voisin; chacun respecte le travail des autres , afin que le sien soit en sûreté.

Mais moi je n’ai point de jardin.

ROBERT

Que m’importe? si vous gâtez le mien, je ne vous y laisserai plus pr omener ; car , voyez vous , je ne veux pas perdre ma peine.

jean-jacqües.

Ne pourroit-on pas proposer un arrangement au bon Robert ? Qu’il nous accorde , à mon petit ami et à moi , un coin de son jardin pour le cultiver , à condition qu’il aura la moitié du produit.

ROBE RT

Je vous l’accorde sans condition. Mais souvenez-vous que j’irai labourer vos lèves, si vous touchez à mes melons.

Dans cet essai de la manière d’inculquer aux enfants les notions primitives , on voit comment l’idée de la propriété remonte naturellement au droit de premier occupant par le travail. Gela est clair, net, simple, et toujours à la portée de l’enfant. De là jusqu’au droit de propriété et aux échanges il n’y a

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