‹ Émile (volume 3)Chapitre 65 sur 235 · LIVRE II. I · texte numérisé non relu

LIVRE II. I

plus qu’un pas , après lequel il faut s’arrêter tout court.

On voit encore qu’une explication que je renferme ici dans deux pages d’écriture sera peut-être l’affaire d’un an pour la pratique ; car, dans la carrière des idées morales, on ne peut avancer trop lentement ni trop bien s’affermir à chaque pas. Jeunes maîtres, pensez , je vous prie, à cet exemple , et souvenez-vous qu’en toute chose vos leçons doivent être plus en actions qu’en discours; car les enfants oublient aisément ce qu’ils ont dit et ce qu’on leur a dit, mais non pas ce qu’ils ont fait et ce qu’on leur a fait.

De pareilles instructions se doivent donner , comme je l’ai dit, plus tôt ou plus tard, selon que le naturel paisible ou turbulent de l’élève en accélère ou retarde le besoin ; leur usage est d’une évidence qui saute aux yeux : mais, pour ne rien omettre d’important dans les choses difficiles , donnons encore un exemple.

Votre* enfant dyscole gâte tout ce qu’il touche : ne vous fâchez point; mettez hors de sa portée ce qu’il peut gâter. Il brise les meubles dont il se sert , ne vous bâtez point de lui en donner d’autres : laissez-lui sentir le préjudice de la privation. Il casse les fenêtres de sa chambre ; Liissez le vent souffler sur lui nuit et jour sans vous soucier des rhumes; car il vaut mieux qu’il soit enrhumé que fou. Ne vous plaignez jamais des incommodités qu’il

vous cause, mais faites qu’il les sente le premier. A la fin vous faites raccommoder les vitres, toujours sans rien dire. Il les casse encore; changez alors de méthode; dites-lui sèchement, mais sans colère : Les fenêtres sont à moi ; elles ont été mises là par mes soins ; je veux les garantir. Puis vous l’enfermerez à l’obscurité dans un lieu sans fenêtre. A ce procédé si nouveau il commence par crier , tempêter, personne ne l’écoute. Bientôt il se lasse et change de ton; il se plaint, il gémit: un domestique se présente, le mutin le prie de le délivrer. Sans chercher de prétexte pour n’en rien faire, le domestique répond : J’ai aussi des vitres a conserver , et s’en va. Enfin, après que l’enfant aura demeuré là plusieurs heures , assez long-temps pour s’y ennuyer et s’en souvenir, quelqu’un lui suggérera de vous proposer un accord au moyen duquel vous lui rendriez la liberté, et il ne casseroit plus de vitres. Il ne demandera pas mieux. Il vous fera prier de le venir voir : vous viendrez ; il vous fera sa proposition, et vous l’accepterez à l’instant en lui disant : C’est très-bien pensé ; nous v gagnerons tous deux : que n avez-vous eu plus tôt cette bonne idée! Et puis, sans lui demander ni protestation ni confirmation de sa promesse, vous l’embrasserez avec joie et l’ennnènerez sur-le-champ dans sa chambre, regardant cet accord comme sacré et inviolable autant que si le serment y avoit passé.

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