‹ Émile (volume 3)Chapitre 66 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Quelle idée pensez-vous qu’il prendra, sur ce procédé, de la foi des engagements et de leur utilité? Je suis trompé s’il y a sur la terre un seul enfant , non déjà gâté , à l’épreuve de cette conduite , et qui s’avise après cela de casser une fenêtre à dessein. Suivez la chaîne de tout cela. Le petit méchant ne songeoit guère , en faisant un trou pour planter 6a fève, qu’il se creusoit un cachot où sa science ne tarderoit pas à le faire enfermer x.

Nous voilà dans le monde moral, voilà la porte ouverte au vice. Avec les conventions et les devoirs naissent la tromperie et le mensonge. Dès qu’on peut faire ce qu’on ne doit pas , on veut cacher ce qu’on n’a pas dû faire. x Dès qu’un intérêt fait promettre, un intérêt

1 Au reste , quand ce devoir de tenir ses enga ements ne seroit pas affermi daus l’esprit de 1 enfant par le poids de son utilité, bientôt le sentiment intérieur, commençant ii poindre , le lui imposeroit comme une loi de la conscience , comme un principe inné qui n’atlend pour se développer que les connoissances auxquelles il s applique. Ce premier trait n’est point marqué par la main des hommes, mais gravé dans nos cœurs par l’auteur de toute justice. Otez la loi primitive des conventions et 1 obligation qu’elle impose, tout est illusoire et vain dans la société humaine. Qui ne tient que par son profit a sa promesse n’est guère plus lié que s il n eût rien promis ; ou tout au plus il en sera du pouvoir de la violer comme de la bisque des joueurs , qui ne tardent à s en prévaloir que pour attendre le moment de s'en prévaloir avec plus d avantage. Ce principe est de la dernière importance, et mérite d être approfondi ; car c est ici que 1 homme commence à se mettre en contradiction avec lui-yéme.

plus grand peut faire violer la promesse ; il ne s’agit plus que de la violer impunément : la ressource est naturelle; on se cache et l’on ment. N’ayant pu prévenir le vice, nous voici déjà dans le cas de le punir. Voilà les misères de la vie humaine qui commencent avec ses erreurs.

J’en ai dit assez pour faire entendre qu’il ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment, comme châtiment, mais qu’il doit toujours leur arriver comme une suite naturelle de leur mauvaise action. Ainsi vous ne déclamerez point contre le mensonge , vous ne les punirez point précisément pour avoir menti, mais vous ferez que tous les mauvais effets du mensonge, comme de n’ètre point cru quand on dit la vérité, d’être accusé du mal qu’on n’a point fait, quoiqu’on s’en défende, se rassemblent sur leur tête quand ils ont menti. Mais expliquons ce que c’est que mentir pour les enfants.

Il y a deux sortes cïe mensonges; celui de fait qui regarde le passé, celui de droit qui regarde l’avenir. Le premier a lieu quand on nie d’avoir fait ce qu’on a fait, ou quand on affirme avoir fait ce qu’on n’a pas fait , et en général quand on parle sciemment contre la vérité des choses. L’autre a lieu quand on promet ce qu’on n’a pas dessein de tenir , et en général quand on montre une intention contraire à celle qu’on a. Ces deux mensonges peuvent quelquefois se rassembler dans le même 1 j

1 Comme lorsfju’accusê d’une mauvaise action le cou-

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