‹ Émile (volume 3)Chapitre 67 sur 235 · LIVRE II. l5y · texte numérisé non relu

LIVRE II. l5y

mais je les considère ici par ce qu’ils ont de différent.

Celui qui sent le besoin qu’il a du secours des autres , et qui ne cesse d’éprouver leur bienveillance, n’a nul intérêt de les tromper; au contraire , il a un intérêt sensible qu’ils voient les choses comme elles sont, de peur qu’ils ne se trompent à son préjudice. Il est donc clair que le mensonge de fait n’est pas naturel aux enfants ; mais c’est la loi de l’obéissance qui produit la nécessité de mentir , parce que l’obéissance étant pénible, on s’en dispense en secret le plus qu’on peut, et que l’intérêt présent d’éviter le châtiment ou le reproche l’emporte sur l’intérêt éloigné d’exposer la vérité. Dans l’éducation naturelle et libre, pourquoi donc votre enfant vous mentiroit-il? Qu’a-t-il à vous cacher? Vous ne le reprenez point , vous ne le punissez de rien , vous n’exigez rien de lui. Pourquoi ne vous diroitil pas tout ce qu’il a fait aussi naïvement qu’à son petit camarade? Il ne peut voir à cet aveu plus de danger d’un côté que de l’autre.

Le mensonge de droit est moins naturel encore, puisque les promesses de faire ou tle s’abstenir sont des actes conventionnels , qui sortent de l’état de nature et dérogent à la liberté. Il y a plus; tous les engagements des enfants sont nuis par eux-mêmes , attendu que leur

pahlc s’cn défend en sc disant honnête homme. Il ment alors dans le fait et dans le droit.

vin.

K M ILE

vue bornée ne pouvant s’étendre au delà du présent, en s’engageant ils ne savent ce qu’ils font. A peine l’enfant peut-il mentir quand il s’engage ; car , ne songeant qu’à se tirer d’affaire dans le moment présent, tout moyen qui n’a pas un effet présent lui devient égal : en promettant pour un temps futur il ne promet rien, et son imagination encore endormie ne sait point étendre son être sur deux temps différents. S’il pouvoit éviter le fouet ou obtenir un cornet de dragées en promettant de se jeter demain par la fenêtre, il le promettroit à l’instant. Voilà pourquoi les lois n’ont aucun égard aux engagements des enfants; et quand les pères et les maîtres plus sévères exigent qu’ils les remplissent, c’est seulement dans ce que l’enfant devroit faire, quand même il ne l’auroit pas promis.

L’enfant, ne sachant ce qu’il fait quand il s’engage , ne peut donc mentir en s’engageant. Il n’en est pas de même quand il manque à sa promesse , ce qui est encore une espèce de mensonge rétroactif: car il se souvient très-bien d’avoir fait cette promesse; mais ce qu’il ne voit pas , c’est l’importance de la tenir. Hors d’état de lire dans l’avenir ,-il ne peut prévoir les conséquences des choses ; et quand il viole ses engagements , il ne fait rien contre la raison de son âge.

Il suit de là que les mensonges des enfants sont tons l’ouvrage des maîtres, et que vouloir

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leur apprendre à dire la vérité n’est autre chose que leur apprendre à mentir. Dans l’empressement qu’on a de les régler, de les gouverner, de les instruire, on ne se trouve jamais assez d’instruments pour en venir à bout. On veut se donner de nouvelles prises dans leur esprit par des maximes sans fondement , par des préceptes sans raison , et l’on aime mieux qu’ils sachent leurs leçons et qu’ils mentent, que s’ils demeuroient ignorants et vrais.

Pour nous , qui ne donnons à nos élèves que des leçons de pratique , et qui aimons mieux qu’ils soient bons que savants, nous n’exigeons point d’eux la vérité , de peur qu’ils ne la déguisent , et nous ne leur faisons rien promettre qu’ils soient tentés de ne pas tenir. S’il s’est fait en mon absence quelque mal dont j’ignore l’auteur, je me garderai d’en accuser Emile, ou de lui dire : Est-ce vous IP Car en cela que ferois-je autre chose sinon lui apprendre à le nier ? Que si son naturel difficile me force à faire avec lui quelque convention , je prendrai si bien mes mesures que la proposi-

1 Rien n’est plus indiscret qu’une pareille question , surtout quand l’enfant est coupable : alors, s il croit que vous savez ce qu’il a fait , il verra que vous lui tendez un piège, et cette opinion ne peut manquer de 1 indisposer contre vous. S il ne le croit pas, il se dira : Pourquoi de'couvrirois-je ma faute? Et voilà la première tentation du mensonge devenue l’effet de votre imprudente question.

tion en vienne toujours de lui , jamais de moi ; que quand il s’est engagé il ait toujours un intérêt présent et sensible à remplir son engagement ; et que , si jamais il y manque , ce mensonge attire sur lui des maux qu’il voie sortir de l’ordre même des choses , et non pas de la vengeance de son gouverneur. Mais, loin d’avoir besoin de recourir à de si cruels expédients , je suis presque sûr qu’Emile apprendra fort tard ce que c’est que mentir, et qu’en l’apprenant il sera fort étonné, ne pouvant concevoir à quoi peut être bon le mensonge. Il est très-clair que plus je rends son bien-être indépendant, soit des volontés, soit des jugements des autres, plus je coupe en lui tout intérêt de mentir.

Quand on n’est point pressé d’instruire , on n’est point pressé d’exiger , et l’on prend son temps pour ne rien exiger qu’à propos. Alors l’enfant se forme, en ce qu’il ne se gâte point. Mais quand un étourdi de précepteur, ne sachant comment s’y prendre , lui fait à chaque instant promettre ceci ou cela, sans distinction, sans choix, sans mesure, l’enfant ennuyé, surchargé de toutes ces promesses, les néglige, les oublie, les dédaigne enfin , et, les regardant comme autant de vaines formules, se fait un jeu de les faire et de les violer. Voulez-vous donc qu’il soit fidèle à tenir sa parole, soyez discret à l’exiger.

Le détail dans lequel je viens d’entrer sur le

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