‹ Émile (volume 3)Chapitre 68 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

mensonge peut à bien des égards s’appliquer à tous les autres devoirs , qu’on ne prescrit aux enfants qu’en les leur rendant non-seulement haïssables , mais impraticables. Pour paroître leur prêcher la vertu, on leur fait aimer tous les vices : on les leur donne en leur défendant de les avoir. Veut-on les rendre pieux , on les mène s’ennuyer à l’église ; en leur faisant incessamment marmotter des prières, on les force d’aspirer au bonheur de ne plus prier Dieu. Pour leur inspirer la charité, on leur fait donner l’aumône , comme si l’on dédaignoit de la donner soi-même. Eh ! ce n’est pas l’enfant qui doit donner, c’est le maître: quelque attachement qu’il ait pour son élève , il doit lui disputer cet honneur; il doit lui faire juger qu’à son âge on n’en est point encore digne. L’aumône est une action d’homme qui connoît la valeur de ce qu’il donne et le besoin que son semblable en a. L’enfant, qui ne connoît rien de cela , ne peut avoir aucun mérite à donner; il donne sans charité, sans bienfaisance ; il est presque honteux de donner, quand, fondé sur son exemple et le vôtre, il croit qu’il n’y a que les enfants qui donnent, et qu’on ne fait plus l’aumône étant grand.

llemarquez qu’on ne fait jamais donner par l’enfant que des choses dont il ignore la valeur , des pièces de métal qu’il a dans sa poche, et qui ne lui servent qu’à cela. Un enfant dunneroit plutôt cent louis qu’un gâteau. Mais

engagez ce prodigue distributeur à donner les choses qui lui sont chères , des jouets , des bonbons, son goûter, et nous saurons bientôt si vous l’avez rendu vraiment libéral.

On trouve encore un expédient à cela , c’est de rendre bien vite à l’enfant ce qu’il a donné, de sorte qu’il s’accoutume à donner tout ce qu’il sait bien qui lui va revenir. Je n’ai guère vu dans les enfants que ces deux espèces de générosité , donner ce qui ne leur est bon à rien, ou donner ce qu’ils sont sûrs qu’on va leur rendre. Faites en sorte, dit Locke, qu’ils soient convaincus par expérience que le plus libéral est toujours le mieux partagé. C’est là rendre un enfant libéral en apparence, et avare en effet. Il ajoute que les enfants contracteront ainsi l’habitude de la libéralité. Oui, d’une libéralité usurière, qui donne un œuf pour avoir un bœuf. Mais, quand il s’agira de donner tout de bon, adieu l’habitude; lorsqu’on cessera de leur rendre, ils cesseront bientôt de donner. Il faut regarder à l’habitude de l’âme plutôt qu’à celle des mains. Toutes les autres vertus qu’on apprend aux enfants ressemblent à celle-là. Et c’est à leur prêcher ces solides vertus qu’on use leurs jeunes ans dans la tristesse! Ne voilà-t-il pas une savante éducation !

Maîtres , laissez les simagrées , soyez vertueux et bons, que vos exemples se gravent dans la mémoire de vos élèves, en attendant

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