‹ Émile (volume 3)Chapitre 69 sur 235 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

qu ils puissent entrer dans leurs cœurs. Au lieu de me hâter d’exiger du mien des actes de charité, j’aime mieux les faire en sa présence, et lui ôter même le moyen de m’imiter en cela, comme hji honneur qui n’est pas de son âge; car il intoorte qu’il ne s’accoutume pas à regarder les devoirs des hommes seulement comme des devoirs d’enfants. Que si , me voyant assister les pauvres, il me questionne là-dessus , et qu’il soit temps de lui répondre *, je lui dirai : « Mon ami, c’est que » quand les pauvres ont bien voulu qu’il y eut » des riches , les riches ont promis de nourrir » tous ceux qui n’auroient de quoi vivre ni par » leur bien ni par leur travail. » « Vous avez «donc aussi promis cela? » reprendra - 1 - il. « Sans doute ; je ne suis maître du bien qui » passe par mes mains qu’avec la condition » qui est attachée à sa propriété. »

Après avoir entendu ce discours, et l’on a vu comment on peut mettre un enfant en état de l’entendre, un autre qu’Emile seroit tenté de m’imiter et de se conduire en homme riche: en pareil cas, j’empêcherois au moins que ce ne fût avec ostentation; j’aimerois mieux qu’il me dérobât mon droit et se cachât pour don-

1 On doit concevoir que je ne résous pas ses questions quand il lui plaît , mais quand il me plaît ; autrement ce seroit m’asservir à scs volonte's, et me metlre dans la plus dangereuse dépendance où un gouverneur puisse être de son c'iève.

lier. C’est une fraude de son âge, et la seule que je lui pardonnerois.

Je sais que toutes ces vertus par imitation sont des vertus de singe, et que nulle bonne action n’est moralement bonne que quand on la fait comme telle, et non parce que d’autres la font. Mais, dans un âge où le cœur ne sent rien encore , il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner l’habitude, en attendant qu’ils les puissent faire par discernement et par amour du bien. L’homme est imitateur , l’animal même l’est ; le goût de l’imitation est de la nature bien ordonnée ; mais il dégénère en vice dans la société. Le singe imite l’homme qu’il craint, et n’imite pas les animaux qu’il méprise; il juge bon ce que fait un être meilleur que lui. Parmi nous, au contraire, nos arlequins de toute espèce imitent le beau pour le dégrader, pour le rendre ridicule ; ils cherchent dans le sentiment de leur bassesse à s’égaler ce qui vaut mieux qu’eux; ou, s’ils s’efforcent d’imiter ce qu’ils admirent, on voit dans le choix des objets le faux goût des imitateurs : ils veulent bien plus en imposer aux autres ou faire applaudir leur talent, que se rendre meilleurs ou plus sages. Le fondement de l’imitation parmi nous vient du désir de se transporter toujours hors de soi. Si je réussis dans mon entreprise, Émile n’aura sûrement pas ce désir. Il faut donc nous passer du bien apparent qu’il peut produire.

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