‹ Émile (volume 3)Chapitre 71 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

feroit que donner à l’enfance le temps de mûrir.

Il est un autre genre d’exceptions contraires pour ceux qu’un heureux naturel élève au-dessus de leur âge. Comme il y a des hommes qui ne sortent jamais de l’enfance , il y en a d’autres qui, pour ainsi dire, n’y passent point, et sont hommes presque en naissant. Le mal est que cette dernière exception est très-rare , très-difficile à connoître , et que chaque mère, imaginant qu’un enfant peut être un prodige, ne doute point que le sien n'en soit un. Elles font plus, elles prennent pour des indices extraordinaires ceux mêmes qui marquent l’ordre accoutumé : la vivacité, les saillies , l’étourderie, la piquante naïveté, tous signes caractéristiques de l’âge, et qui montrent le mieux qu’un enfant 11’est qu’un enfant. Est-il étonnant que celui qu’on fait beaucoup parler et à qui l’on permet de tout dire, qui n’est gêné par aucun égard, par aucune bienséance , fasse par hasard quelque heureuse rencontre ? Il le seroit Lien plus qu’il n’en fit jamais, comme il le seroit qu’avec mille mensonges un astrologue ne prédit jamais aucune vérité. Ils mentiront tant, disoit Henri iv, qu’à la fin ils diront vrai. Quiconque veut trouver quelques bons mots n’a qu’à dire beaucoup de sottises. Dieu garde de mal les gens à la mode, qui 11’ont pas d’autre mérite pour être fêtés!

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Les pensées les plus brillantes peuvent tomber clans le cerveau des enfants, ou plutôt les meilleurs mots dans leur bouche, comme les diamants du plus grandprixsous leurs mains, sans que pour cela ni les pensées ni les diamants leur appartiennent; il n’y a point de véritable propriété pour cet âge en aucun genre. Les choses que dit un enfant ne sont pas pour lui ce qu’elles sont pour nous; il n’y joint pas les mêmes idées. Ces idées, si tant est qu’il en ait, n’ont dans sa tête ni suite ni liaison ; rien de fixe, rien d’assuré dans tout ce qu’il pense. Examinez votre prétendu prodige. En de certains moments vous lui trouverez un ressort d’une extrême activité, une clarté d’esprit à percer les nues. Le plus souvent ce même esprit vous paroît lâche, moite, et comme environné d’un épais brouillard. Tantôt il vous devance, et tantôt il reste immobile. Un instant vous diriez, c’est un génie, et l’instant d’après, c’est un sot. Vous vous tromperiez toujours; c’est un enfant. C’est un aiglon qui fend l’air un instant , et retombe l’instant d’après dans son aire.

Traitez-le donc selon son âge malgré les apparences , et craignez cl épuiser ses forces pour les avoir voulu trop exercer. Si ce jeune cerveau s’échauffe, si vous voyez qu il commence à bouillonner, laissez-le d’abord fermenter en liberté, mais ne l’excitez jamais, de peur que tout ne s’exhale ; et quand les

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premiers esprits se seront évaporés , retenez , comprimez les autres, jusqu’à ce qu’avec les années tout se tourne en chaleur vivifiante et en véritable force. Autrement vous perdrez votre temps et vos soins, vous détruirez votre propre ouvrage; et après vous être indiscrètement enivré de toutes ces vapeurs inflammables, il ne vous restera qu’un marc sans vigueur.

Des enfants étourdis viennent les hommes vulgaires: je ne sache point d’observation plus générale et plus certaine que celle-là. Rien n’est plus difficile que de distinguer dans l’enfance la stupidité réelle , de cette apparente et trompeuse stupidité qui est l’annonce des âmes fortes. Il paroît cl’abord étrange que les deux extrêmes aient des signes si semblables: et cela doit pourtant être; car dans un âge où l’homme n’a encore nulles véritables idées, toute la différence qui se trouve entre celui qui a du génie et celui qui n’en a pas, est que le dernier n’admet que de fausses idées, et que le premier, n’en trouvant que de telles, n’en admet aucune: il ressemble donc au stupide en ce que l’un n’est capable de rien, et que rien ne convient à l’autre. Le seul signe qui peut les distinguer dépend du hasard , qui peut offrir au dernier quelque idée à sa portée , au lieu que le premier est toujours le même partout. Le jeune Caton, durant son enfance , sembloit un imbécile

Mil.

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clans la maison. Il étoit taciturne et opiniâtre ; voilà tout le jugement qu’on portoit de lui. Ce ne fut que dans l’antichambre de Sylla que son oncle apprit à le connoître. S’il ne fut point entré dans cette antichambre , peutêtre eût-il passé pour une brute jusqu’à l’âge de raison: si César n’eût point vécu, peut-être eût-on toujours traité de visionnaire ce même Caton qui pénétra son funeste génie, et prévit tous ses projets de si loin. O que ceux qui jugent si précipitamment les enfants sont sujets à se tromper ! Ils sont souvent plus enfants qu’eux. J’ai vu, dans un âge assez avancé, un homme 1 qui m’honoroit de son amitié passer dans sa famille et chez ses amis pour un esprit borné; cette excellente tête se mûrissoit en silence.Toutà coup il s’est montré philosophe, et je ne doutepas que la postérité ne lui marque une place honorable et distinguée parm i les meilleurs raisonneurs et les plus profonds métaphysiciens de son siècle.

Respectez l’enfance, et ne vous pressez point de la juger , soit en bien , soit en mal. Laissez les exceptions s’indiquer, se prouver, se confirmer long-temps avant d’adopter pour elles des méthodes particulières. Laissez longtemps agir la nature avant de vous mêler d’agir à sa place, depeurde contrarier ses opérations. Vous connoissez , dites-vous, le prix du temps et n’en voulez point perdre. Vous ne voyez

1 L aLlie Jo Condillac.

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