LIVRE II. I9I
roit tout au plus leur apprendre quil y a des railleurs qui persiflent les petits garçons, et se moquent en secret de leur sotte vanité : mais le fromage gâte tout ; on leur apprend moins à ne pas le laisser tomber de leur bec qu’à le faire tomber du bec d’un autre. C’est ici mon second paradoxe, et ce n’est pas le moins important.
Suivez les enfans apprenant leurs fables, et vous verrez que , quand ils sont en état d’en . faire l’application , ils en font presque toujours une contraire à l’intention de l’auteur, et qu’au lieu de s’observer sur le défaut dont on les veut guérir ou préserver , ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. Dans la fable précédente les enfants se moquent du corbeau, mais ils s’affectionnent tous au renard ; dans la fable qui suit , vous croyez leur donner la cigale pour exemple ; et point du tout, c’est la fourmi qu’ils choisiront. On n’aime point à s’humilier: ils prendront toujours le beau rôle ; c’est le choix de l’amour-propre, c’est un choix très-naturel. Or, quelle horrible leçon pour l’enfance! Le plus odieux de tous les monstres seroit un enfant avare et dur, qui sauroit ce qu’on lui demande et ce qu’il l’efuse. La fourmi fait plus encore , elle lui apprend à railler dans ses refus.
Dans toutes les fables où le lion est un des personnages , comme c’est d’ordinaire le plus
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brillant, l’enfant ne manque point de se faire lion; et, quand il préside à quelque partage , bien instruit par son modèle , il a grand soin de s’emparer de tout. Mais quand le moucheron terrasse le lion, c’est une autre affaire, alors l’enfant n’est plus lion , il est moucheron. Il apprend à tuer un jour à coups d’aiguillon ceux qu’il n’oseroit attaquer de pied ferme.
Dans -la fable du loup maigre et du chien gras , au lieu d’une leçon de modération qu’011 prétend lui donner , il en prend une de licence. Te n’oublierai jamais d’avoir vu beaucoup pleurer une petite fille qu’on avoit désolée avec cette fable, tout en lui prêchant toujours la docilité. On eut peine à savoir la cause de ses pleurs : on la sut enfin. La pauvre enfant s’ennuyoit d'être à la chaîne, elle se sentoit le cou pelé ; elle pleuroit de n’être pas loup.
Ainsi donc la morale de la première labié citée est pour l’enfant une leçon de la plus basse flatterie ; celle de la seconde une leçon d’inhumanité; celle de la troisième une leçon d’injustice ; celle de la quatrième une leçon de satire; celle de la cinquième une leçon d’indépendance. Cette dernière leçon, pour être superflue «à mon élève, n’en est pas plus convenable aux vôtres. Quand vous leur donnez des préceptes qui se contredisent, quel fruit espérez-vous de vos soins? Mais