‹ Émile (volume 3)Chapitre 82 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

peut-être, à cela près, toute cette morale qui me sert d’objection contre les fables fournitelle autant de raisons de les conserver. Il faut une moraleen paroleset une en actions dans la société, et ces deux morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme, où on la laisse; l’autre est dans les fables de La Fontaine pour les enfants , et dans ses contes pour les mères. Le même auteur suffit à tout.

Composons, monsieur de La Fontaine. Je promets, quant à moi, de vous lire avec choix, de vous aimer, de m’instruire dans vos fables ; car j’espère ne pas me tromper sur leur objet : mais pour mon élève, permettez que je ne lui en laisse pas étudier une seule jusqu’à ce que vous m’ayez prouvé qu’il est bon pour lui d’apprendre des choses dont il ne comprendra pas le quart ; que dans celle qu'il pourra comprendre il ne prendra jamais le change , et qu’au lieu de se corriger sur la dupe, il ne se formera pas sur le fripon.

En ôtant ainsi tous les devoirs des enfants , j’ôte les instruments de leur plus grande misère , savoir les livres. La lecture est le fléau de l’enfance, et presque la seule occupation qu’on lui sait donner. A peine à douze ans Emile saura-t-il ce que c’est qu’un livre. Mais il faut bien au moins , dira-t-on , qu’il sache lire. J'en conviens : il faut qu’il sache lire quand la lecture lui est utile ; jusqu’alors elle n’est bonne qu’à l’ennuyer.

EMUE

Si l’on ne doit rien exiger des enfants par obéissance, il s’ensuit qu’ils ne peuvent rien apprendre dont ils ne sentent l’avantage actuel et présent , soit d’agrément , soit d’utilité ; autrement quel motif les porteroit à l’apprendre? L’art de parler aux absents et de les entendre, l’art de leur communiquer au loin sans médiateur nos sentiments, nos volontés, nos désirs, est un art dont l’utilité peut être rendue sensible à tous les âges. Par quel prodige cet art si utile et si agréable est-il devenu un tourment pour l’enfance? parce qu’on la contraint de s’y appliquer malgré elle, et qu’on le met à des usages auxquels elle ne comprend rien. Un enfant n’est pas fort curieux de perfectionner l’instrument avec lequel on le tourmente ; mais faites que cet instrument serve à ses plaisirs ; et bientôt il s’y appliquera malgré vous.

On se fait une grande affaire de chercher les meilleures méthodes d’apprendre à lire , on invente des bureaux , des cartes ; on fait de la chambre d’un enfant un atelier d’imprimerie. Locke veut qu’il apprenne à lire avec des dés. Ne voilà-t-il pas une invention bien trouvée? quelle pitié! Un moyen plus sur que tous ceux-là , et celui qu’on oublie toujours, est le désir d’apprendre. Donnez à l’enfant ce désir, puis laissez là vos bureaux et vos dés; toute méthode lui sera bonne.

L’intérêt présent, voilà le grand mobile, le seul

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