‹ Émile (volume 3)Chapitre 89 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

On ne sauroit imaginer à combien de pareils caprices le petit tyran avoit asservi son malheureux gouverneur ; car l’éducation se faisoit sous les yeux de la mère , qui ne souffroit pas que l’héritier fût désobéi en rien. A quelque heure qu’il voulût sortir, il falloit être prêt pour le mener , ou plutôt pour le suivre, et il avoit toujours grand soin de choisir le moment où il voyoit son gouverneur le plus occupé. Il voulut user sur moi du même empire, et se venger le jour du repos qu’il êtoit forcé de me laisser la nuit. Je me prêtai de bon cœur à tout , et je commençai par bien constater à ses propres yeux le plaisir que j’avois à lui complaire; après cela, quand il fut question de le guérir de sa fantasie , je m’y pris autrement.

Il fallut d’abord le mettre dans son tort, et cela ne fut pas difficile. Sachant que les enfants ne Rongent jamais qu’au présent, je pris sur lui le facile avantage de la prévoyance ; j’eus soin de lui procurer au logis un amusement que je savois être extrêmement de son goût; et, dans le moment où je l’en vis le plus engoué, j’allai lui proposer un tour de promenade; il me renvoya bien loin : j’insistai, il ne m’écouta pas; il fallut me rendre, et il nota précieusement en lui-même ce signe d’assujettissement.

Le lendemain ce fut mon tour. Il s’ennuya, j’y avois pourvu; moi, au contraire, je parois-

sois profondément occupé. Il n’en falioit pas tant pour le déterminer. Il ne manqua pas de venir m’arracher à mon travail pour le mener promener au plus vite. Je refusai ; il s’obstina. Non, lui dis-je; en faisant votre volonté vous m’avez appris à faire la mienne ; je ne veux pas sortir. Hé bien ! reprit-il vivement , je sortirai tout seul. Comme vous voudrez. Et je reprends mon travail.

Il s’habille, un peu inquiet de voir que je le laissois faire et que je ne l’imitois pas. Prêt à sortir, il vient me saluer; je le salue : il tâche de m’alarmer par le récit des courses qu’il va faire ; à l’entendre , on eût cru qu’il alloit au bout du monde. Sans m’émouvoir , je lui souhaite un bon voyage. Son embarras redouble. Cependant il fait bonne contenance, et, prêt à sortir, il dit à son laquais de le suivre. Le laquais, déjà prévenu, répond qu’il n’a pas le temps, et qu’occupé par mes ordres , il doit m’obéir plutôt qu’à lui. Pour le coup l’enfant n’y est plus. Comment concevoir qu’on le laisse sortir seul , lui qui se croit l’être important à tous les autres , et pense que le ciel et la terre sont intéressés à sa conservation? Cependant il commence à sentir sa foiblesse, il comprend qu’il se va trouver seul au milieu de gens qui ne le connoissent pas; il voit d’avance les risques qu’il va courir : l’obstination seule le soutient encore , il descend l’escalier lentement et fort interdit. Il

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