‹ Émile (volume 3)Chapitre 90 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

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entre enfin dans la rue; se consolant un peu du mal qui lui peut arriver par l’espoir qu’on m’en rendra responsable.

C’étoit là que je l’attendois. Tout étoit préparé d’avance; et comme il s’agissoit d’une espèce de scène publique, je m’étois muni du consentement du père. A peine avoit-il fait quelques pas , qu’il entend à droite et à gauche différents propos sur son compte. Voisin, le joli monsieur! où va-t-il ainsi tout seul? il va se perdre : je veux le prier d’entrer chez nous. Voisine, gardez-vous-en bien. Ne voyezvous pas que c’est un petit libertin qu’on a chassé de la maison de son père parce qu’il ne vouloit rien valoir; il ne faut pas retirer les libertins ; laissez-le aller où il voudra. Hé bien donc! que Dieu le conduise! je serois fâchée qu’il lui arrivât malheur. Un peu plus loin il rencontre des polissons à peu près de son âge, qui l’agacent et se moquent de lui. Plus il avance, plus il trouve d’embarras. Seul, et sans protection, il se voit le jouet de tout le monde , et il éprouve avec beaucoup de surprise que son nœud d’épaule et son parement d’or ne le font pas plus respecter.

Cependant un de mes amis, qu’il ne connoissoit point, et que j’avois chargé de veiller sur lui , le suivoit pas à pas sans qu’il y prît garde, et l’accosta quand il en fut temps. Ce rôle, qui ressembloit à celui de Sbrigani dans Pourceaugnac, demajidoit un boni-

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me d’esprit, et fut. parfaitement rempli. Sans rendre l’enfant timide et craintif en le frappant d’un trop grand effroi, il lui fît si bien sentir l’imprudence de son équipée, qu’au bout d’une demi-heure il me le ramena souple, confus, et n’osant lever les yeux.

Pour achever le désastre de son expédition, précisément au moment qu’il rentroit , son père descendoit pour sortir, et le rencontra sur l’escalier. Il fallut dire d’où il venoit et pourquoi je n’étois pas avec lui '. Le pauvre enfant eût voulu être cent pieds sous terre. Sans s’amuser à lui faire une longue réprimande, le père lui dit plus sèchement que je ne m’y serois attendu : Quand vous voudrez sortir seul , vous en êtes le maître ; mais, comme je ne veux point d’un bandit dans ma maison , quand cela vous arrivera ayez soin de n’y plus rentrer.

raillerie, mais avec un peu de gravité; et de peur qu’il ne soupçonnât que tout ce qui s’étoit passé n’étoit qu’un jeu , je ne voulus point le mener promener le même jour. Le lendemain je vis avec grand plaisir qu’il passoit avec moi d’un air de triomphe devant les mêmes gens qui s’étoient moques de lui la veille

1 En cas pareil, on peut sans risque exiger d un enfant la vérité , car il sait liien alors qu il ne sauroil la déguiser, et que s il osoil due un mensonge, ii en seroU a l’instant convaincs.

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