‹ Émile (volume 3)Chapitre 91 sur 235 · LIT K K I I · texte numérisé non relu

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pour l’avoir rencontré tout seul. On conçoit bien qu’il ne me menaça plus de sortir sans moi.

C’est par ces moyens et d’autres semblables que, durant le peu de temps que je fus avec lui, je vins à bout de lui faire faire tout ce que je voulois sans lui rien prescrire , sans lui rien défendre, sans sermons, sans exhortations , sans l’ennuyer de leçons inutiles. Aussi, tant que je parlois il étoit content ; mais mon silence le tenoit en crainte ; il comprenoit que quelque chose n’alloit pas bien , et toujours la leçon lui venoit de la chose même. Mais revenons.

Non-seulement ces exercices continuels, ainsi laissés à la seule direction de la nature, en fortifiant le corps n’abrutissent point l’esprit ; mais au contraire ils forment en nous la seule espèce de raison dont le premier âge soit susceptible, et la plus nécessaire à quelque âge que ce soit. Ils nous apprennent à bien connoitre l’usage de nos forces, les rapports de nos corps aux corps environnants, l’usage des instruments naturels qui sont à notre portée et qui conviennent à nos organes. Y a-t-il quelque stupidité pareille à celle d’un enfant élevé toujours dans la chambre et sous les yeux de sa mère, lequel ignorant ce que c’est que poids et que résistance, veut arracher un grand arbre, ou soulever un rocher? La première fois que je* sortis de Genève, je voulois

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suivre un clieval au galop , jejetois des pierres contre la montagne de Salève, qui étoit à deux lieues de moi; jouet de tous les enfants du village, j’étois un véritable idiot pour eux.

A dix-huit ans on apprend en philosophie ce que c’est qu’un levier ; il n’y a point de petit paysan à douze qui ne sache se servir d’un levier mieux que le premier mécanicien de l’Académie. Les leçons que les écoliers prennent entre eux dans la cour du collège leur sont cent fois plus utiles que tout ce qu’on leur dira jamais dans la classe.

Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre; il visite, il regarde, il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu’après ayoir tout examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher , et entrant pour ainsi dire dans l’espace du monde. Toute la différence est qu’à la vue, commune à l’enfant et au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donna la nature, et l’autre l’odorat subtil dont elle l’a doué. Cette disposition , bien ou mal cultivée , est ce qui rend les enfants adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis ou prudents.

Les premiers mouvements naturels de l’homme étant donc de se mesurer avec tout ce qui l’environne, et d’éprouver dans chaque objet qu’il aperçoit toutes les qualités sensibles qui peuvent se rapportër à lui , sa pre-

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