‹ Émile (volume 3)Chapitre 92 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

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mitre étude est une sorte de physique expérimentale relative à sa propre conservation , et dont on le détourne par des études spéculatives avant qu’il ait reconnu sa place ici-bas. Tandis que ses organes délicats et flexibles peuvent s’ajuster aux corps sur lesquels ils doivent agir, tandis que ses sens encore purs sont exempts d’illusion , c’est le temps d’exercer les uns et les autres aux fonctions qui leur sont propres ; c’est le temps d’apprendre à connoître les rapports sensibles que les choses ont avec nous. Comme tout ce qui entre dans l’entendement humain , y vient par les sens , la première raison de l’homme est une raison sensitive ; c’est elle qui sert de base à la raison intellectuelle : nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux. Substituer des livres à tout cela, ce n’est pas nous apprendre à raisonner, c’est nous apprendre à nous servir de la raison d’autrui ; c’est nous apprendre à beaucoup croire; et à ne jamais rien savoir.

Pour exercer un art, il faut commencer par s’en procurer les instruments; et, pour pouvoir employer utilement ces instruments , il faut les faire assez solides pour résister à leur t usage. Pour apprendre à penser , il faut donc exercer nos membres, nos sens, nos organes, qui sont les instruments de notre intelligence; et pour tirer tout le parti possible de ces instruments, il faut que le corps, qui

les fournit, soit robuste et sain. Ainsi, loin que la véritable raison cle l’homme se forme indépendamment du corps , c’est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l’esprit faciles et sures.

En montrant à quoi l’on doit employer la longue oisiveté de l’enfance, j’entre dans un détail qui paroîtra ridicule. Plaisantes leçons, me dira-t-on , qui retombant sous votre propre critique , se bornent à enseigner ce que nul n’a besoin d’apprendre ! Pourquoi consumer le temps à des instructions qui viennent toujours d’elles-mêmes, et ne coûtent ni peines ni soins? Quel enfant de douze ajs ne sait pas tout ce que vous voulez apprendre au vôtre, et, de plus, ce que ses maîtres lui ont appris?

Messieurs, vous vous trompez ; j’enseigne à mon élève un art très-long, très-pénible, et que n’ont assurément pas les vôtres ; c’est celui d’être ignorant : car la science de quiconque ne croit savoir que ce qu’il sait se réduit à bien peu de chose. Vous donnez la science, à la bonne heure; moi je m’occupe de l’instrument propre à l’acquérir. On dit qu’un jour les Vénitiens montrant en grande pompe leur trésor de Saint-Marc à un ambassadeur d’Espagne, celui-ci, pour tout compliment, ayant regardé sous les tables, leur dit : Qui non c’é lu radice. Je ne vois jamais un précepteur étaler le savoir de son

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