LIVRE II
merois mieux qu’il fût quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.
Il faut un long sommeil aux enfants, parcequ’ils font un extrême exercice. L’un sert de correctif à l’autre; aussi voit-on qu’ils ont besoin de tous deux. Le temps du repos est celui de la nuit , il est marqué par la nature. C’est une observation constante que le sommeil est plus tranquille et plus doux tandis que le soleil est sous l’horizon , et que l’air échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans un si grand calme. Ainsi l’habitude la plus salutaire est certainement de se lever et de se coucher avec le soleil. D’où il suit que dans nos climats l’homme et tous les animaux ont en général besoin de dormir plus long-temps l’hiver que l’été. Mais la vie civile n’est pas assez simple, assez naturelle, assez exempte de révolutions , d’accidents , pour qu’on doive accoutumer l’homme à cette uniformité , au point de la lui rendre nécessaire. Sans doute il faut s’assujettir aux règles ; mais la première est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la nécessité le veut. N’allez donc pas amollir indiscrètement votre élève dans la continuité d'un paisible sommeil, qui ne soit jamais interrompu. Livrez-lc d’abord sans gêne à la loi de la nature; mais n’oubliez pas que parmi nous il doit être au-dessus de cette loi ; qu’il doit pouvoir se coucher tard , se lever matin , être éveillé brusquement , pas-
ser les nuits debout, sans en être incommodé. En s’y pi'enant assez tôt, en allant toujours doucement et par degrés , on forme le tempérament aux mêmes choses qui le détruisent quand on l’y soumet déjà tout formé.
Il importe de s’accoutumer d’abord à être mal couché; c’est le moyen de ne plus trouver de mauvais lit. En général la vie dure , une fois tournée en habitude , multiplie les sensations agréables: la vie molle en prépare une infinité de déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement ne trouvent plus le sommeil que sur le duvet ; les gens accoutumés à dormir sur des planches le trouvent partout : il n’y a point de lit dur pour qui s’endort en se couchant.
Un lit mollet, où l’on s’ensevelit dans la plume ou dans l’édredon, fond et dissout le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaudement s’échauffent. De là résultent souvent la pierre ou d’autres incommodités, et infailliblement une complexion délicate qui les nourrit toutes.
Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui que nous nous préparons Émile et moi pendant la journée. Nous n’avons pas besoin qu’on nous amène des esclaves de Perse pour faire nos lits; en labourant la terre nous remuons nos matelas.
Je sais par expérience que quand un enfant est en santé, l’on est maître de le faire