LIVRE II
dormir et veiller presque à volonté. Quand l’enfant est couché, et que de son babil il ennuie sa bonne, elle lui dit, dormez; c’est comme si elle lui disoit , portez-vous bien , quand il est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de l’ennuyer lui-méme. Parlez tant qu’il soit forcé de se taire , et bientôt il dormira : les sermons sont toujours bons à quelque chose ; autant vaut le prêcher que le bercer : mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de l’employer le jour.
J’éveillerai quelquefois Emile, moins de peur qu’il ne prenne l’habitude de dormir trop long-temps que pour l’accoutumer à tout, même à être éveillé brusquement. Au surplus , j’aurois bien peu de talent pour mon emploi, si je ne savois pas le forcer à s’éveiller de lui-même, et à se lever, pour ainsi dire, à ma volonté, sans que je lui dise un seul mot.
S’il ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une matinée ennuyeuse, et lui-même regardera comme autant de gagné tout ce qu’il en pourra laisser au sommeil: s’il dort trop, je lui montre à son réveil un amusement de son goût. Veux-je qu’il s’éveille à point nommé , je lui dis : Demain à six heures on part pour la pêche , on se va promener à tel endroit; voulez-vous en être? Il consent , il me prie de l’éveiller : je promets , ou je ne promets point , selon le besoin : s’il s’éveille trop tard , il me trouve
EMI LE.
parti. II y aura du malheur si bientôt il n’apprend à s’éveiller de lui-même.
Au reste, s’il arrivoit, ce qui est rare, que quelque enfant indolent eût du penchant à croupir dans la paresse , il ne faut point le livrer à ce penchant, dans lequel il s’engourdiroittout-cà-fait, mais lui administrer quelque stimulant qui l’éveille. On conçoit bien qu’il n’est pas question de le faire agir par force, mais de l’émouvoir par quelque appétit qui l’y porte ; et. cet appétit , pris avec choix dans l’ordre de la nature, nous mène à la fois à deux fins.
Je n’imagine rien dont, avec un peu d’adresse, on ne pût inspirer le goût, même la fureur, aux enfants, sans vanité, sans émulation, sans jalousie. Leur vivacité , leur esprit imitateur, suffisent; surtout leur gaieté naturelle, instrument dont la prise est sûre, et dont jamais précepteur 11e sut s’aviser. Dans tous les jeux où ils sont bien persuadés que ce n’est qu’un jeu , ils souffrent sans se plaindre , et même en riant, ce qu’ils 11e souüriroient jamais autrement sans verser des torrents de larmes. Les longs jeunes, les coups, la biulure, les fatigues de toute espèce, sont les amusements des jeunes sauvages; preuve que la douleur même a son assaisonnement qui peut en ôter l’amertume : mais il 11’appartient pas à tous les maîtres de savoir apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le