‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 10 sur 38 · MILE · texte numérisé non relu

MILE

de jennes personnes an goût des plaisirs in grand inonde , et aux. passions qui naissent bientôt de ce goût. Dans les granJes villes la dépravation cora= raenceavec la vie, et dans les petites elle commence avec la raisf)n. De Jeunes provinciales , instrni.'es à mépriser l'henreuse simplicité de leurs mœurs , s'empressent a venir à Paris partager la corruption des nôtres; les vices, ornés du beau nom de talents, 6ont l'unique objet de leur voyage ; et honteuses en arrivant de se trouver si loin de la noble liceace des femmes du pavs , elles ne tardent pas à mériter d'être aussi de la capitale. Où commence le mal , à votre avib? dans les lieux où Ton le projette, oudan.sceux où l'on Taccoiuplit?

Je ne veux pas que de la province une mère sen- •ée amené sa filie à Paris pour lui montrer ces tableaux si pernicieux pour d'autres; mais je dis que quand cela seroit, ou cette fille est mal élevée , oa ces tableaux seront peu dangereux pour elle. Avec du goût , du sens, et l'amour des choses honaèies , on ne les trouve pas si attrayants qu'ils le sont pour ceux qui s'en laissent charmer. On remarque à Paris les jeunes écervelées qui viennent se hâter de prendre le Ion du pays , et se mettre à la mode six mois durant pour se faire siffler le reste de leur vie : mais ^ui est-ce qui remarque celles qui, n-butees de tout ce fracas , s'en reloumenl dans leur province , contentes de leur sort, après l'avoir comparée celai qu'envient les antres.^ Combien j'ai vu déjeunes lemmes amenées dans la capitale par des maris complai.santset maitres de s'y lixer, les en détourner fliles-mêmes , repartir plus volontiers (jn'elles né-

toient vennes, et dire avec attendrissement la veille de leur départ : Ah ! retournons dans notre chanmiere, on y vit plus heureux que dans les palais d'ici ! On ne sait pas corabien il reste encore de bonnes gens qui n'ont point fléchi le genou devant l'idole , et qui méprisent son culte insensé. Il n'y a de bruyantes que les folles; les femmes sages ne font point de sensation.

Que si, malgré la corruption générale, malgré les préjugés universels, malgré la mauvaise éducation des lilles, plusieurs gardent encore un jugement à l'épreuve, que sera-ce quand ce jugement aura été nourri par des instructions convenables , ou , pour mieux dire , quand on ne l'aura point altéré par des instructions vicieuses ? car tout consiste toujours à conserver ou rétablir les sentiments naturels. Il ne s'agit point pour cela d'ennuyer de jeunes filles de vos longs prônes , ni de leur débiter vos sèches moralités. Les moralités pour les deux sexes sont la mort de toute bonne éducation. De tristes leçons ne sont bonnes qu'à faire prendre en haine et ceux qui les donnent et tout ce qu'ils disent. Il ne s'agit point en parlant à de jeunes personnes de leur faire peur de leurs devoirs, ni d'aggraver le joug qui leur est imposé par la nature. En leur exposant ces devoirs soyez précise et facile; ne leur laissez pas croire qu'on est chagrine quand on les remplit ; point d'air fâché , point de morgue. Tout ce qui doit passer au cœur doit en sortir; leur. catéchisme de morale doit être aussi court et aussi clair que leur catéchisme de religion , mais il ne doit pas être aussi grave. Montrez-leur dans les mêmes devoirs la source de

leurs plaisirs et le fondement de leurs droits. Est-il si pénible d'aimer poar être aimée, de se rendre aimable pour être heureuse, de se rendre estimable pour être obéie, de s'honorer pour se faire honorer? Que ces droits sont beaux ! qu'ils sont respectables ! qu'ils sont chers au cœur de l'homme quand la femine sait les faire valoir ! Il ne faut point attendre les ans ni la vieillesse pour en jouir. Son empire commence avec ses vertus; à peine ses attraits se développent, qu'elle règne déjà par la douceur de son caractère et rend sa modestie imposante. Quelhomme insensible et barbare n'adoucit pas sa fierté et ne prend pas des manières plus attentives près d'une fille de seize ans, aimable et sage, qui parle peu, qui écoute , qui met de la décence dans son maintien et de l'honnêteté dans ses propos , à qui sa beauté ne fait oublier ni son sexe ni sa jeunesse , qui sait intéresser par sa timidité même, et s'attirer le respect qu'elle porte à tout le monde ?

-Ces témoignages , bien qu'extérieurs , ne sont point frivoles; ils ne sont point fondés seulement sur l'attrait des sens; ils partent de ce sentiment intime que nous avons tous que les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes. Qui est-ce qui veut être méprisé des femmes.^ personne au monde , non pas même celui qui ne veut plus les aimer. Et moi , qui leur dis des vérités si dures, croyez-vous que leurs jugements me soient indifférents.' xSon ; leurs suffrages me sont plus chers que les vôtres, lecteurs , souvent plus femmes qu'elles. En méprisant leurs mœurs , je veux encore honorer leur jus-

lice : pen m'Importe quelles me haïssent, si je les force à m'estimer.

Que de grandes choses on feroit avec ce ressort , si l'on savoit le mettre en œuvre ! Malheur au siècle où les femmes perdent leur ascendant et où leurs jugements ne font plus rien aux hommes ! c'est le dernier degré de la dépravation. Tous les peuples qui ont eu des mœurs ont respecté les femmes. Voyez Sparte, voyez les Germains, voyez Rome, Rome le siège de la gloire et de la vertu, si jamais elles en eurent un sur la terre. C'est là que les femmes honoroient les exploits des grands généraux, qu'elles pleuroient publiquement les pères de la patrie, que leurs vœux ou leur deuil étoient consacres comme le plus solemnel jugement de la république. Toute^ les grandes révolutions y vinrent des femmes : par une femme Rome acquit la liberté , par une femme les plébéiens obtinrent le consulat , par une femme finit la tyrannie des décemvirs . parles femmes Rome assiégée fut sauvée des mains d'un proscrit. Galants Français , qu'eussiez-vous dit en voyant passer cette procession si ridicule à vos yeux moqueurs ? vous l'eussiez accompagnée de vos huées. Que nous voyons d'un œil différent les mêmes objets! et peut-être avons-nous tous laison. Formez ce cortège de belles dames françaises , je n'en connois point de plus indécent : mais composez-le de Romaines, vous aurez tous les yeux des Volsqnes et le cœur de Coriolan.

■le dirai davantage, et je sout;ens que la vertu n'est f:as m'ùns favorable à l'amour qu'aux autres droits de la nature , et que l'autorité des maitresses

n'y gagne pas moins que celle des femmes et des mères. Il n'y a point de véritable amour sans enthousiasme, et point d'enthousiasme sans un objet de perfection réel ou chimérique , mais tonjours existant dans rima£;ination. De quoi s'enflammeront des amants pour qui cette perfection n'est plus lien , et qui ne voient dans ce qu'ils aiment que l'objet du j"»iaisir des sens? Non , ce n'est pas ainsi que l'ame s'échauffe, et se livre à ces transports sublimes qui font le délire des amants et le charme de leur passion. Tout n'est qu'illusion dans l'amour, je l'avoue ; mais ce qui est réel , ce sont les sentiments dont il nous anime pour le vrai beau qu'il nous fait aimer. Ce beau n'est point dans l'objet qu'on aime , il est l'ouvrage de nos erreurs. Eh! qu'importe? En sacrifie-t-on moins tous ses sentiments bas à ce modèle imaginaire ? En pénetre-t-on moins son cœur des Tcrtus qu'on prête à ce qu'il chérit ? S'en détachet-on moins de la bassesse du moi humain? Où est le véritable amant qui n'est pas prêt à immoler sa vie à sa maîtresse ? et où est la passion sensuelle et grossière dans un homme qui veut mourir? Mous nous moquons des paladins ! c'est qu'ils connoissoient l'amour , et que nous ne connoissons plus que la débauche. Quand ces maximes romanesques commencèrent à devenir ridicules , ce changement fut moins l'ouvrage de la raison que celui des mauvaises mœurs.

Dans quelque siècle qne ce soit les relations naturelles ne cbaugcnt point; la convenance ou disconvenance qui en résulte reste la raè;ne, les préjugés sous le vain nom de raison n'en changent que

l'apparence. Il sera toujours grand et beau de régner sur soi , fût-ce pour obéir à des opinions fantastiques ; et les vrais motifs d'bonnenr parleront toujours au cœur de toute femme de jugement qui saura chercher dans son état le bonheur de la vie, La chasteté doit être sur-tout une vertu délicieuse pour une belle- femme qui a quelque élévation dans l'ame. Tandis qu'elle voit toute la terre à ses pieds, elle triomphe de tout et d'elle-même ; elle s'élève dans son propre cœur un trône auquel tout vient rendre hommajje ; les sentiments tendres ou jaloux mais toujours respectueux des deux sexes , l'estime nniveroelle et la sienne propre, lui paient sans cesse en tribut de gloire les combats de quelques instants. Les privations sont passagères , mais le prix en est permanent. Quelle jouissance pour une ame noble, que l'orgueil de la vertu jointe à la beauté! Réalisez une héroïne de roman , elle goûtera des voluptés plus exquises que les Laïs et les Cléopatres; et quand sa beauté ne sera plus , sa gloire et ses plaieirs resteront encore ; elle seule saura jouir du passé.

Si la route que je trace est agréable , tant mieux ; elle en est plus sûre , elle est dans l'ordre de la nature ; et vous n'arriverez jamais au but que par celle-là.

Plus les devoirs sont grands et pénibles , plus le» raisons sur lesquelles on les fopde doivent être sensii)les et fortts. Il y a un certain langage dévot dont , sur les sujets les plus graves, on rebat les oreilles des jeunes personnes sans produire la persuasion. De ce langage trop disproportionné à leurs idées, et da peu de cas qu'elles en foat en secret , naît la

go EMILE.

facilité de céder a leurs penchants, faate de raisons d'y résister tirées des choses mêmes. Une fille élevée 6agement et pieusement a sans doute de fortes armes contre les tentations ; mais celle dont on nonrrit uniquement le cœur ou plutôt les oreilles du jargon de la dévotion devient infailliblement la proie du premier séducteur adroit qui rentre{)rend. Jamais une jeune et belle personne ne méprisera son corps , jamais elle ne s'affligera de bonne foi des grands péchés que sa beauté fait commettre , jamais elle ne pleurera sincèrement et devant Dieu d'être un objet de convoitise , jamais elle ne pourra croire en ellemême que le plus doux sentiment du cœur soit une invention de Satan. Donnez-lui d'autres raisons en dedans et pour elle-même , cor celles-là ne pénétreront pas. Ce sera pis encore si l'on met , <;omme on n'y manque guère , de la contradiction dans ses idées, et qu'après l'avoir humiliée en avilissant son corps et ses charmes comme la jouillnie du péché , on lui fasse ensuite respecter comme le temple de Jésus- Christ ce même corps qu'on lui a rendu si méprisable. Les idées trop sublimes et trop basses sont également insuffisantes et ne peuvent s'associer : il faut une raison à la portée du sexe et de l'âjje. La considération du devoir n'a de force qu'autant qu'on y joint des motifs qui nous portent à le remplir :

Quae quia non hceat non facit, illa facit.

On ne se douteroit pas que c'est Ovide qui porte un jugement si sévère.

Toulez-vous donc inspirer l'amour des bonnes mœurs aux jeunes personnes.-* sans leur dire inces-

samment , soyez sage , donnez-leur un j:;raticl intérêt à l'être ; fiiites-leur sentir tout le prix de la sagesse , et vous la leur ferez aiiuer. Il ne suilit pas de prendre cet intérêt au loin dans l'avenir ; ruont^ez-lè leur dans le mouient même, dans les relations de leur ài;e, dans le caractère de leurs amants. Dépeignezleur l'homme de bien, l'homme de mérite; apprentv.-Ieur à le reconnoître , à l'aimer, et à l'aimer

uir elles ; prouvez-leur qu'amies , femmes ou maî- - esses, cet homme seul peut les rendre heureuses. Amenez la vertu par la raison : faites-l'Cur sentir que l't'mpire de leur sexe et tous ses avantages ne tiennent pas seulement à sa bonne conduite , à ses mœurs , mais encore à celles des hommes ; qu'elles

!t peu de prise sur des aines viles et basses, et jion ne sait servir sa maîtresse que comme on sait seryir la vertu. Soyez sûre qu'alors en leur dépeignant les mœurs de nos jours vous leur en inspirerez un dégoût sincère ; en leur montrant les gens à la mode vous les leur ferez mépriser ; vous ne leur donnerez qu'éloignementpour leurs maximes , aversion pour leurs sentiments , dédain pour leurs vaines galanteries; vous leur ferez naître une ambition plus noble , celle de régner sur des araes grandes et fortes, celle des femmes de Sparte, qui étoit de commander à des hommes. Une femme hardie , effrontée , intrigante, qui ne sait attirer ses amants qu« par la coquetterie , ni les conserver que par les faveurs , ]es fait obéir comme des valets dans les choses serviles et communes : dans les choses importantes et graves elle est sans autorité sur eux. Mais la femme à la fois honnête , aimable «t sage , celle

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