EMILE. J. S
qui force les siens à la respecter , celle qui a de la réserve et de la modestie , celle en un mot qui soutient l'amour par l'estime , les envoie d'un signe au bout du monde, au combat , à la gloire , à la mort, où il lui plaît (12). Cet empire est beau , ce me semble , et vaut bien la peine d'être acbeté.
Voilà dans quel esprit Sophie a été élevée , avec plus de soin que de peine, et plutôt en suivant son goût quenle gênant. Disons maintenant un mot de sa personne , selon le portrait que j'en ai fait à Emile , et selon qu'il imagine lui-même l'épouse qui peut le rendre heureux.
Je ne redirai jamais trop que je laisse à part les prodiges. Emile n'en est pas un, Sophie n'en est pas un non plus. Emile est homme , et Sophie est femme ; voilà toute leur gloire. Dans la confusion des sexes
(12) Brantôme dit que, du temps de François I, une jeune personne ayant un amaut babillard lui imposa un silence absolu et illimité, qu'il garda si lidèlement deux ans entiers, qu'on le crut devenu muet par maladie. TJn jour, en pleine assemblée, sa maîtresse, qui, dans ces temps où l'amour se faisoit avec mystère, n'é'oit point connue pour telle , se vanta de le guérir sur-le-chanq) , et le fit avec ce seul mot, Parlez. N'y a-t-il pas quelque chose de grand et d'Jiéroique dans cet amour-la? Qu'eût fait de plus la philosophie de Pytliagore avec tout son laste? rTimagineruit-on pas une divinité donnant a u:i mortel, d'un seul mot, l'organe de la parole? On ne me fera point croire que la beauté sans la vertu fit jamais un pared miracle. Toutes hslemmes de Paris, avec tousleur.^ artifices, seroieut bien en peine d'en faire un fcmblable aujourd'hui.
qui règne entre nous, c'est presque un prodigue d'être du sien.
Sophie est bien née , elle est d'un bon naturel ; elle a le cœur très sensible , et cette extrême sensibilité lui donne quelquefois une activité d'imagination difficile à modérer. Elle a l'esprit moins juste que pénétrant , l'humeur facile et pourtant inégale , la figuie commune , mais agréable , une physionomie qui promet une ame et qui ne ment pas ; on peut l'aborder avec indifférence , mais non pas la quitter sans émotion. D'autres ont de bonnes qualités qui lui manquent ; d'autres ont à plus grande mesure celles qu'elle a ; mais nulle n'a des qualités mieux assorties pour faire un heureux caractère. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes , et si elle étoit plus parfaite elle plairoit beaucoup moins.
Sophie n'est pas belle ; mais auprès d'elle les hommes oublient les belles femmes , et lesbelles femmes sont mécontentes déciles -mêmes. A peine estelle jolie au premier aspect , mais plus on la voit et plus elle s'embellit ; elle gagne où tant d'autres perdent, et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus. Ou peut avoir de plus beaux yeux , une plus belle bouche , une figure plus imposante ; mais on ne sauroit avoir une taille mieux prise, un plus beau teint, une main plus blanche , un pied plus mignon , un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sans éblouir elle intéresse ; elle charme, et l'on ne sauroit dire pourquoi.
Sophie aime la parure et s'y connoît ; sa mère n'a point d'autre femme-de-chambre qu'elle : elle a beaucoup de goût pour se mettre avec avantage ; mais elle
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hait les riches Tiabillements; on voit toujours dans le sien la simplicité jointe à rélégance; elle n'aime point ce qui brille , mais ce qui sied. Elle if^nore quelles sont les couleurs à la mode , mais elle sait à merveille celles qui Ini sont favorables. Il n'y a pas une jeune personne qui ])aroisse mise avec moins de recherche , et dont l'ajustement soit plus recherché; pas une pièce du sien n'est placée au hasard, et l'art ne paroit dans aucune. Sa parure est très modeste eu apparence et très coquette en effet; elle n'étale point ses charmes, elle les couvre, mais en les couvrant elle sait les faire imaginer. En la voyant on dit. Voilà une fille modeste et sage ; mais tant qu'on reste auprès d'elle, les yeux et le cœur erreut sur toute sa personne sans qu'on puisse les en détacher, et l'on diroit que tout cet ajustement si simple n'est mis à sa place que pour en ètie été pièce à pièce par l'imagination.
Sophie a des talents naturels : elle les sent et ne les a pas négligés ; mais n'ayant pas été à portée de mettre beaucoup d'art à leur culture, elle sest contentée d exercer sa jolie voix à chanter juste et avec goùt, ses petits pieds à marcher légèrement, facilement, avec grâce , à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gêne et sans mal-adresse. Du reste elle n'a eu de maître à chanter que son père , de maîtresse à danser que sa mère; et un organiste da voisinage lui a donné sur le clavecin quelques leçons d'accompagnement qu'elle a depuis cultivé seule. Dabord elle ne songeoit qu'à faire paroître sa main avec avantage sur ces touches noires ; ensuite elle trouva que le sou aigre et sec du clavecin ren-
doit plus doux le son de la voix; peu-à-peu elle devint sensible à l'harmonie ; enfin en grandissant elle a commencé de sentir les charmes de l'expression , et d'aimer la musique pour elle-même. Mais c'est un ^oùt plutôt qu'un talent; elle ne sait pas déchiffrer un air sur la note.
Ce que Sophie sait le mieux, et qu'on lui a fait apprendre avec le plus de soin, ce sont les travaux de son sexe , même ceux dont on ne s'avise point , comme de tailler et coudre ses robes. Il n'y a pas un ouvrage à l'aiguille qu'elle ne sache faire , et qu'elle ne fasse avec plaisir ; mais le travail qu'elle piéfere à tout autre est la dentelle , parcequ'il n'y en a pas un qui donne une attitude plus agréable et où les doigts s'exercent avec plus de grâce et de légèreté. Elle s'est appliquée aussi à tous les détails du ménage. Elle entend la cuisine et l'office ; elle sait les prix des denrées , elle en connoît les qualités ; elle sait fort bien tenir les comptes , elle sert de maitred'hôtel à sa mère. Faite pour être un jour mère de famille elle-même . en gouvernant la maison paternelle elle apprend à gouverner la sienne ; elle peut suppléer aux fonctions des domestiques et le fait toujours volontiers. On ne sait jamais bien commander que ce qu'on sait exécuter soi-même : c'est la raison de sa mère pour l'occuper ainsi. Pour Sophie, elle ne va pas si loin : son premier devoir est celui de fille , et c'est maintenant le seul qu'elle songe à remplir. Son unique vue est de servir sa mère, et de la soulager d'une partie de ses soins. Il est pourtant vrai qu'elle ne les remplit pas tous avec un plaisir égal. Par exemple, quoiqu'elle soit goarmaade, el'»
n'aime pas la cuisine ; le détail en a quelque chose qui la dégoûte ; elle n'y trouve jamais assez de propreté. Elle est là- dessus d'une délicatesse extrême , et cette délicatesse poussée à l'excès est devenue un de ses défauts : elle laisseroit plutôt aller tout le dîner par le feu, que de tacher sa manchette. Elle n'a jamais voulu de Tinspection du jardin par la même i-aison. La terre lui paroît mal-propre ; sitôt quelle voit du fumier, elle croit eu sentir l'odeur.
Elle doit ce défaut aux leçons de sa mère. Selon elle , entre les devoirs de la femme, un des premiers est la propreté ; devoir spécial , indispensable , imposé par la nature. Il n'y a pas au monde un objet plus dégoûtant qu'une femme mal -propre, et le mari qui s'en rebute n'a jamais tort. Elle a tant prêché ce devoir à sa fille dès son enfance , elle en a tant exigé de propreté sur sa personne , tant pour s«s hardes, pour son appartement , pour son travail , pour sa toilette, que toutes ces attentions, tournées en habitude, prennent une assez grande partie de son temps et président encore à l'autre : en sorte que bien faire ce qu'elle fait n'est que le second de ses soins : le premier est toujours de le faire proprement.
Cependant tout cela n'a point dégénéré en vaine affectation ni en mollesse ; les raffinements du luxe n'y sont pour rien. Jamais il n'entra dans son appartement que de l'eau simple ; elle ne connoit d'autre parfum que celui dea fleurs, et jamais son mari n'en respirera de plus doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne à l'extérieur ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son temps à des soins
plus nobles : elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté du corps qui souille l'ame ; Sophie est bien plus que propre , elle est pure.
J'ai ditqueSopbie étoit gourmande. Elle l'étoit naturellement ; mais elle est devenue sobre par habitude , et maintenant elle l'est par vertu. Il n'en est pas des filles comme des garçons, qu'on peut jusqu'à certain point gouverner par la gourmandise. Ce penchant n'est point sans conséquence pour le sexe ; il est trop dangereux de le lui laisser, La petite Sophie, dans son enfance, entrant seule dans le cabinet de sa mère , n'en revenoit pas toujours à vuide, et n'étoit2)as d'une fidélité à tonte épreuve sur les dragées et sur les bonbons. Sa mère la surprit, la reprit, la punit, la fit jeûner. Elle vint enfin à bout de lui persuader que les bonbons gâtotent les dents , et que de trop manger grossissoit la taille. Ainsi Sophie se corrigea : en grandissant elle a pris d'autres goûts qui l'ont détournée de cette sensualité Ijasse. Dans les femmes comme dans les hommes , sitôt que le cœur s'anime , la gourmandise n'est plus un vice dominant. Sophie a conservé le goût propre de son sexe; elle aime le laitage et les sucreries; elle aime la pâtisserie et les entremets, mais fort peu la viande; elle n'a jamais goûté ni vin ni liqueurs fortes : au surplus elle mange de tout très modérément ; son sexe , moins laborieux que le nôtre, a moins besoin de réparation. En toute chose elle aime ce qui est bon et le sait goûter ; elle sait aussi s'accommoder de ce qui ne l'est pas , sans que cette privation lui coûte.
Sophie a l'esprit agréable sans être brillant , et
solide sans être profond, un esprit dont en ne dit rien, parceqa'on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu'à soi. Elle a toujours celui qui plaît aux gens qui lui parlent . quoiqu'il ne soit pas fort orné , selon l'idée que nous avons de la culture de l'esprit des femmes ; car le sien ne s'est point formé par la lecture, mais seulement par les conversations de son père et de sa raere.par ses propres réflexions, et par les observations qu'elle a faites dans le peu de monde qu'elle a vu. Sophie a naturellement de la gaieté, elle étoit même folâtre dans son enfance; mais peu-à-peu sa mère a pris soin de réprimer ses airs évaporés , de peur que bientôt un changement trop subit n'instruisit du moment qui l'avoit rendu nécessaire. Elle est donc devenue modeste et réservée même avant le temps de l'être ; et maintenant que ce temps est venu , il lui est plus aisé de garder le ton qu'elle a pris , qu'il ne lui seroit de le prendre sans indiquer la raison de ce changement. C'est une chose plaisante de la voir se livrer quelquefois par un reste d'habitude à des vivacités de l'enfance , puis tout d'un coup rentrer en elle-même , se taire , Laisser les yeux et rougir : il faut bien que le terme intermédiaire entre les deux âges participe un peu de chacun des deux.
Sophie est d'une sensibilité trop grande pour conserver une parfaite égalité d'humeur, mais elle a trop de douceur pour que cette sensibilité soit fort importune auv autres ; c'est à elle seule qu'elle fait du mal. Qu'on dise un seul mot qui li blesse , elle ne boude pas , mais son cœur se gonfle : elle tâche de s'échapper pour aller pleurer. Quau milieu d«
ses pleurs son père on sa rncre la rappelle et dise un seul mot , elle vient à l'instant jouer et rire en s'essuyanî adroitement les yeux et tâchant d'étouffer ses «anoflots.
Elle n'est pas non pins tout-à-fait exempte de caprice. Son humeur, un peu trop poussée, dégénère en mutinerie, et alors elle est sujette à s'oublier. Mais laissez-lui le temps de revenir à eîle , et sa manière d'effacer son tort lui en fera presque un mél'ite. Si on la punit , elle est docile et soumise , et l'on voit que sa honte ne vient pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien, jamais elle ne manque de la réparer d'elle-même, mais si franchement et de si bonne grâce , qu'il n'est pas possible d'en garder la rancuue. Elle baiseroit la terre devant le dernier domestique, sans que cet abaissement lui lit la moindre peine; et sitôt quelle est pardonnée , sa joie et ses caresses montrent de quel poids son bon coeur est soulagé. Eu un mot elle souffre avec patience les torts des autres , et répare avec plaisir les siens. Tel est l'aimable naturel de son sexe avant que nous l'ayons gâté. La femme est faite pour céder à l'homme et pour supporter même son injustice. Vous ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point: le sentiment intérieur s'élève et se révolte en eux contre l'injustice ; la nature ne les lit pas pour la tolérer.
Gravem Pelidâ3 otomachum cedere nescii .
Sophie a de la religion ,mais une religion raisonnable et simple , peu de dogmes et moins de pra-
go EMILE.
tiqaes de dévotion; ou plutôt , ne connoissant de pratique essentielle que la morale, elle dévoue sa vie entière à servir Dieu en faisant le bien. Dans toutes les instructions que ses parents lui ont données sur ce sujet, ils l'ont accoutumée à une soumission respectueuse, en lui disant toujours : «.Ma fille , ces con- « noissances ne sont pas de TOtre âge : votre mari « vous en instruira quand il sera temps». Du reste, au lieu de longs discours de piété , ils se contentent de la lui prêcher par leur exemple , et cet exemple est gravé dans son coeur.
Sophie aime la vertu ; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle l'aime parcequil n'y a rien de si beau que la vertu; elle l'aime parceque la vertu fait la gloire de la femme , et qu'une femme vertueuse lui paroit presque égale aux auges ; elle l'aime comme la seule route du vrai bonheur , et parcequ'elle ne voit que misère , abandon, malheur, opprobre, ignominie, dans la vie d'une femme désbonnête ; elle l'aime enfin comme chère à son respectable père , à sa tendre et digne raere : non contents d'être heureux de leur propre vertu , ils veulent l'être aussi de la sienne, et son premier bonheur à elle-même est l'espoir de faire le leur. Tous ces sentiments lui inspirent un enthousiasme qui Jui élevé l'ame , et tient tous ses petits penchants asservis à une passion si noble. Sophie sera chaste et honnête jusqu'à son dernier soupir ; elle l'a juré dans le fond de son anie, et elle l'a juré dans un teirL()s où elle sentoit déjà tout ce qu'un tel serment coûte à tenir ; elle l'a juré quand elle enauroit dû révoquer l'cnga-