LIVRE V. Sg
vent pas savoir davantage : par où l'on voit de quelle importance est , encore plus pour elles que pour les "arçons , le^hoix des personnes qui doivent les anniocLer et avoir quelque autorité sur elles. Enfin le moment vient où elles commencent à juger des clioses par elles-mêmes , et alors il est temps de clianger le plan de leur éducation.
J'en ai trop dit jusqu'ici peut-être. A quoi réunirons-nous les femmes , si nous ne leur donnons pour loi que les préjugés publics ? N'abaissons pas à ce point le sexe qui nous gouverne, et qui nous honore quand nous ne l'avons pas avili. Il existe pour toute l'espèce humaine une règle antérieure à l'opinion. C'est à l'inflexible direction de cette règle que se doivent rapporter toutes les autres : elle juge le préjugé même; et ce n'est qu'autant que lestiîiie des hommes s'accorde avec elle, que cette estime doit faire autorité pour nous.
Cette règle est le sentiment intérieur. Je ne répéterai point ce qui en a été dit ci-devaiit; li me suffit de remarquer que si ces deux règles ne concourent à l'éducation, des femmes, elle sera toujours défectueuse. Le sentiment sans l'opinion ne leur donnera point cette délicatesse d'ajue qui pare les bonnes mocriYS de l'horinLur du monde ; et l'opinion sans le sentiment n'en iera jamais que des femmes fausses et déshonnêtes , qui mettent l'apparence à la place de la vertu.
Il leur importe donc de cultiver une faculté qui serve d'arbitre entre les deux guides , qui ne laisse point égarer la conscience, et qui redresse les erreurs du préjugé. Cette faculté est la raison. Mais
eo EMILE,
à ce mot que de questions s'élèvent! Les femmes sont-elles capables d'un solide raisonnement ? Importe-t-il qu'elles le cultivent? Le cultiveront-elles avec succès? Cette culture CNt-elle utile aux fonctions qui leur sont imposées? est-elle compatible avec la simplicité qui leur convient ?
Les tii verses manières d'envisager et de résoudre ces question.-^ lont que , donnant dans les excès contraires, les uns bornent la iemrae à coudre et filer dans son ménage avec ses servantes , et n'en font ainsi que la première servante du maître : les autres , non contents d assurer ses droits , lui font encore usurper les nôtres ; car ia laisser 'au-dessus de nous dans les qualité> propres à son sexe . et la rendre notre éj^ale dans tout le reste, qu'est-ce autre chose que transporter à la femme la primauté que la nature donne au mari ?
La raison qui mené l'homme à la connoissance de ses devoirs n'est pas fort composée ; la raison qui mené ia femme à la connoissance des siens est plus simple encore. L'obéissance et la fidélité quelle doit à son mari, la tendresse et les soins qu'eile doit à ses enfants , sont des conséquences si naturelles et si sensibles de sa condition, qu'elle ne peut sans mauvaise foi refuser son consentement an sentiment intérieur qui la guide , ni méconnoîfre le devoir dans le penchant qui n'est point encore altéré.
Je ne blàmerois pas sans distinction qu'une femme fût bornée aux seuls travaux de son sexe, et qu'on la laissât dans une profonde ignorance sur tout le reste ; mais il faudroit pour cela des mœurs publiques très simples , très saines , on une manière
<îe vivre très retirée. Dans de grandes villes et parmi des hommes corrompus, cette femme seroit trop facile à séduire ; souvent sa vertu ne tiendroit qu'aux occasions : dans ce siècle philosophe il lui en faut une à l'épreuve ; il faut qu'elle sache d'avance et ce qu'on lui peut dire et ce qu'elle en doit penser.
D'ailleurs, soumise au jugement des hommes, elle doit mériter leur estime ; elle doit sur-tout obtenir celle de son époux ; elle ne doit pas seulement lui faire aimer sa personne , mais lui faire approuver sa conduite ; elle doit justiiier devant le public le choix qu'il a fait , et faire honorer le mari de l'honneur qu'on rend à la femme. Or comment s'y prend ra-t-elle pour tout cela , si elle ignore nos institutions, si elle ne sait rien de nos usages , de nos bienséances, si elle ne connoît ni la source des jugements humains, ni les passions qui les déterminent .'* Dès-là qu'elle dépend à la fois de sa propre conscience et des opinions des autres , il faut qu'elle apprenne à comparer ces deux règles , à les concilier , et à ne préférer la première que quand elles sont en opposition. Elle devient le juge de ses juges , elle décide quand elle doit s'y soumettre et quand elle doit les récuser. Avant de lejeter ou d'admettre leurs préjugés , elle les pesé ; elle apprend à remonter à leur source , à les prévenir , à se les rendre favorables ; elle a soin de ne jamais s'attirer le blâme quand son devoir lui permet de l'éviter. Rien de tout cela ne peut bien se faire sans cultiver son esprit et sa raison.
Je reviens toujours au principe , et il me fournit
l;i solution de toutes mes difficultés. J'étudie ce qui est, j'en recherche la cause , et je trouve enfin .que ce qui est est bien. J'entre dans des maisons ouvertes dont le maitre et la maîtresse font con/ointemeot les honneurs. Tous deux ont eu la même éducation, tons deux sont d'une égale politesse, tous deux également pourvus de goût et d'esprit ^ tous deux animés du même désir de bien recevoir leur monde et de renvoyer chacun content d'eux. Le mari n'omet aucun soin pour être attentif à tout : il va , vient , fait la ronde et se donne milJe peines; il voudroit être tout attention. La femme reste à sa place; un petit cercle se rassemble autour d'elle et semble lui cacher le reste de lassembiée ; cependant il ne s'y passe rien qu'elle n'appercoive , il n'en sort personne à qui elle n'ait parlé ; elle n'a rien omis de ce qui pouvoit intéresser tout le monde ; elle n'a rien dit à chacun qui ne lui fût agréable, et, sans rien troubler à l'ordre, le moindre de la compagnie n'est pas plus oublié que le premier. On est servi, l'on se meta table: l'homme, instruit des gens qui se conviennent , les placera selon ce qu'il sait, la femme, sans rien savoir, ne s'y trompera pas ; elle aura déjà lu dans les yeux, dans le maintien, toutes les convenances, et chacun se trouvera placé comme il veut l'être. Je ne dis pomt qu'au service personne n'est oublié. Le maître de la maison en faisant la ronde aura pu n'oublier personne ; mais la femme devine ce qu'on regarde avec plaisir et vous en offre ; en parlant à son voisin elle a l'œii au bout de la table : elle discerne celui qui ne mange point parceqn'il n'a pas faira, et celui qui n'ose se
servir ou demauder pa)rcequ'il est maladroit ou timide. En sortant de table chacun croit qu'elle n'a songé qu'à lui ; tous ne pensent pas qu'elle ait eu le temps de manger un seul morceau; mais la vérité €st qu'elle a mangé plus que personne.
Quand tout le monde est parti , l'on parle de ce qui s'est passé. L'homme rapporte ce qu'on lui a dit, ce qu'ont dit et fait ceux avec lesquels il s'est entretenu. Si ce n'est pas toujours là-dessus que la femme est le plus exacte , en revanche elle a vu ce qui s'est dit tout bas à l'autre bout de la salle ; elle sait ce qu'un tel a pensé, à quoi tenoit tel propos ou tel geste ; il s'est fait à peine un mouvement expressif dont elle n'ait l'interprétation toute prêle, et presque toujours conforme à la vérité.
Le même tour d'esprit qui fait exceller une femme du monde dans l'art de tenir maison fait exceller une coquette dans l'art d'amuser plusieurs soupirants. Le manège de la coquetterie exige un discernement encore plus fin que celui de la politesse: car, pourvu qu'une femme polie le soit envers tout le monde, elle a toujours assez bien fait; mais la coquette perdroit bientôt son empire par cette uniformité mal-adroite : à force de vouloir obliger tous ses amants elle les rebuteroit tous. Dans la société , les manières qu'on prend avec tous les hommes ne laissent pas de plaire à chacun ; pourvu qu'on soit bien traité , l'on n'y regarde pas de si près sur les préférences: mais, en amour, une faveur qui n'est pas exclusive est une injure. Un homme sensible aimeroit cent fois mieux être seul maltraité que caressé avec tous les autres , et ce qui lui peut arri-
ver de pis est de n être p:)int distingué. Il faut done qu'une femme qui veut conserver plusieurs aiuants persuade à chacun d'eux qu'elle le préfère , et qu'elle le lui persuade sous les yeux de tous les autres, à qui elle en persuade autant sous les siens.
Youlez-vous voir un personnage embarrassé ? placez un homme entre deux femmes avec chacune desquelles il aura des liaisons s«'cretes, puis observes quelle sotte figure il y fera. Placez en même cas une femme entre deux hommes, et sûrement Texemple ne sera pas plus rare , vous serez émerveillé de l'adresse avec laquelle elle donnera le change à tous deux et fera que chacun se rira de l'autre. Or, si cette femme leur témoignoit la même confiance et prenoit avec eux la même familiarité , comment seroient-ils un instant ses dupes. ^ En les traitant également, ne montreroit-elle pas qu'ils ont les mêmes droits sur elle ? Oh I quelle s'y prend bien mieux que cela! loin de les traiter de la même manière, elle affecte de mettre entre eux de l'inégalité; elle fait si bien que celui qu'elle flatte croit que c'est p;ir tendresse, et que celui qu'elle maltraite croit que c'est par dépit. Ainsi chacun , content de son partage, la voit toujours s'occuper de lui , tandis quelle ne s'occupe en effet que d'elle seule.
Dans le désir gen-^ral de plaire, la coquetterie suggère de semblables moyens : les caprices ne f«roient que rebuter , s'ils n'étoient sagement ménagés; et c'est en les dispensant avec art qu'elle en fait le* plus fortes chaînes de ses esclaves.
Usa ogn'arte la donna , onde sia colto
riella sua rete alcun novello amantd ;
Ne con tutti , ue sempre , un stesso volto Serha ; ma cangia a tempo atto e semblante.
A quoi tient tout cet art, si ce n'est à des observations fines et continuelles qui lui font voir à chaque instant ce qui se passe dans les cœurs des hommes , et qui la disposent à porter à chaque mouvement secret qu'elle apperçoit la force qu'il faut pour le suspendre ou l'accélérer? Or cet art s'apprend-il? Non; il nait avec les femmes; elles l'ont toutes, et jamais les hommes ne l'ont au même degré. Tel est un des caractères distinctifs du sexe. La présenca d'esprit, la pénétration , les observations fines , sont la science des femmes ; l'habileté de s'en prévaloir est leur talent.
Voilà ce qui est, et l'on a vu pourquoi cela doit être. Les femmes sont fausses , nous dit-on. Elles le deviennent. Le don qui leur est propre est l'adresse et non pas ia fausseté : dans les vrais penchants de leur sexe , même en mentant , elles ue sont point fausses. Pourquoi consultez-vous leur bouche quand ce n'est pas elle qui doit parler ? Consultez leurs yeux , leur teint , leur respiration , leur air craintif, leur molle résistance : voilà Je langage que la nature leur donne pour vous répondre. La bouche dit toujours non , et doit le dire ; mais l'accent qu'elle y joint n'est pas toujours le même, et cet accent ne sait point mentir. La femme n'a-t-elle pas les mêmes Ijesoius que l'homme sans avoir le même droit de les témoigner? Son sort seroit trop cruel, si , même dans les désirs légitimes, elle n'avoit un langage équivalent à celui qu'elle n'ose tenir. Fautil que sa pudeur la rende malheureuse? Ne lui faut-
il pas un art de communiquer ses penchants sans les découvrir ? De quelle adi-esse n'a-t-elle pas besoin pour faire qu'on lui dérobe ce qu'elle brûle d'accorder î Combien ne lui importe-t-il jjoint d'apprendre à toucher le cœur de l'hou.me sans paroître songer à lui ! Quel discours charmant n'est-ce pas que la pomme de Galathée et sa fuite mal-adroite' Que faudra-t-il qu'elle ajoute à cela? Ira-t-elle dire au berger qui la suit entre les, saules qu'elle n'y fuit qu'à dessein de l'attirer? Elle mentiroit, pour ainsi dire; car alors elle ne l'attireroil plus. Plus une femme a de réserve , plus elle doit avoir d'art , même avec son mari. Oui, je soutiens qu'eu tenant la coquetterie dans ses limites , on la rend modeste et vraie , on eu fait une loi de l'honnêteté.
La vertu est une , disoit très bien un de mes adversaires ; ou ne la décompose pas pour admettre une partie et rejeîer l'autre. Quand on l'aime, on l'aime dans toute son intégrité; et l'on refuse son cœur quand on peut, et toujours sa bouche, aux sentiments qu'on ne doit point avoir. La vérité morale n'est pas ce i|Ui est . mais ce qui est bien ; ce qui est mal ne devroit point être, et ne doit point «tre avoué, sur-tout quand cet aveu lui donne uu effet qu'il u'auroit pas eu sans cela. Si j'étois tenté de voler, et qu'en le disant je tentasse un autre d'être mon complice, lui déclarer ma tealatiou ne seroitce pas y succomber? Pourquoi diies-vous que la pudeur rend les femmes fausses? Celles qui la perdent le plus sont-elles au reste plus vraies que les autres? Tant s'en faut; elle> sont phis fausses mille fois. On n'arrive à ce point de dépravation qu'à
force de vices , qu'on garde tons , et qui ne régnent qu'à la faveur de l'intrigue et du mensonge (10). Au contraire , celles qui ont encore de la honte , qui ne s'enorguellissent point de leurs fautes , qui savent cacher leurs désirs à ceux mêmes qui les inspirent , celles dont ils en arrachent les aveux avec le plus de peine, sont d'ailleurs les plus vraies, les plus sincères, les plus constantes dans tous leurs engagements , et celles sur la foi desquelles on peut généralement le plus compter.
Je ne sache que la seule mademoiselle de l'Enclos qn'on ait pu citer pour exception connue à ces remarques. Aussi mademoiselle de l'Enclos a-t-elie paisé pour un prodige. Dans le mépris des vertus de son sexe elle avoit , dit-on , conservé celles du ncrtre : on vante sa franchise , sa droiture , la sûreté do son commerce , sa fidélité dans l'amitié : enfin, pour achever le tableau de sa gloire , on dit qu'elle s'<';toit faite homme. A la bonne heure. Mais, avec toute sa haute réputation , je n'aurois pas plus voulu
(10) Je sais que les femmes qui ont ouvertement pris leur parti sur un certain point prétendent bien se iaire valoir de cette franchise, et jurent qu'a cela près ii n'j- a rien d'estimable qu'on ne trouve en elles; mais fe sais bien aussi qu'elles n'ont jamais persuadé cela qu'a des sots. Le plus grand frein de leur sexe ôté, que reste-t-il qui les retienne? et de quel iiounem' feront-elles cas après avoir renoncé a celui qui leur est propre? Ayant mis une fois leurs passions a l'aise , elles n'ont plus aucun intérêt d'y résister : Nec foemxna , amissa pudicitia, aua abnue- RIT. Jamais auteur connut-il mieux le cœur humain dans les deux sexes que celui qui a dit cela?
de cet homme-là pour mou ami que pour ma maî^
tresse. .
Tout ceci n'est pas si hors de propos qu'il paroît être. Je vois où tendent les maximes de la philosophie moderne en tournant en dérision la pudeur du î»exe et sa fausseté prétendue; el je vois que l'effet le plus assuré de cette philosophie sera doter aux femmes de notre siècle le peu d'honneur qui leur est resté.
Sur ces considérations jecrois qu'on peut déterminer en général quelle espèce de culture convient à l'esprit des femmes, et sur quels oh jets on doit tourner leurs rettexions dès leur jeunesse.
Je lai déjà dit, les devoirs de lour sexe sont plus aisés à voir qu'à remplir. La première chose qu'elles doivent apprendre est à les aimer par la considération de leurs avputages; c'est le seul moyen de les leur rendre faciles. Cliaque étst et chaque âge a ses devoirs. On cnnnoit bientôt les siens pourvu qu'on les aime. Honorez votre état de femme, et, daus quelque rang que Te Ciel vous place , vous serez toujoar.s une femme de Lien. L'essentiel est d'être ce que nous fit la nature; on n'est toujours que trop ce que les hommes veulent que l'on soit.
La recherche des vérités ahstraites et spéculatives , des principes , des axiomes dans les sciences , tout ce qui tend à généraliser les idées , n'est point du ressort des femmes; leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c'est à elles à faire l'application des principes que l'homme a trouvés, et c'est à elles de faire les ohservations qui mènent l'homme à l'étahlissement des principes. Toutes le&
réflexion» des femmes , eu ce qni ne tient pas immédiatement à leurs devoirs , doivent tendre à l'étude des hommes ou aux connoissances agréables qui n'ont que le goût pour objet ; car quant aux ouvrages de génie ils passent leur portée ; elles n'ont pas non plus assez de justesse et d'attention pour réussir aux sciences exactes; et, quant ^aux connoissances physiques , c'est à celui des deux qui est le plus agissant , le plus allant, qui voit le plus d'objets, c'est à celui qui a le plus de force, et qui l'exerce davantage, à juger d«9 rapports des êtres sensibles et des lois de la nature. La femme , qui est foible et qui ne voit rien au dehors, apprécie et juge les mobiles qu'elle peut mettre en oeuvre pour suppléer à sa foiblesse , et ces mobiles sont les passions de l'homme. Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cœur humain. Tout ce que son sexe ne peut faire par luimême , et qui lui est nécessaire ou agréable , il faut qu'il ait l'art de nous le faire vouloir; il faut donc qu'elle étudie à fond l'esprit de l'homme, non par abstraction l'esprit de l'homme en général, mais l'esprit des hommes qui l'entourent, l'esprit des hommes auxquels tiie est assujettie, soit )arlaloi, aoit par l'opinion. Il faut qu'elle apprenne à pénétrer leurs sentiments par leurs discours , par leurs actions , par leurs regards , par leurs gestes. Il faut que par ses discours , par ses actions , par ses regards , par ses prestes , elle sache leur donner les sentiments qu'il lui plaît, sans même j)aroitre y songer. Ils philosopheront mieux qu'elle sur le cœur humain ; mais elle lira mieux qu'eux dans les cœu(i EMILE. 3. 7
des hommes. C'est aux femmes à trouver pour ainsi dire la morale expérimentale , à nous à la réduire eu système. La femme a plus d'esprit, et l'homme plus de génie; la femme observe, et l'iiomme raisonne : de ce concours résultent la lumière la plus claire et la science la plus complète que l'entendement humain puisse acquérir dans les choses morales , la plus siire connoissance , en un mot , de soi et des autres qui soit à la portée de notre espèce. Et voilà comment l'art peut tendre incessamment à perfectionner l'instrument donné par la nature.
Le monde est le li-\Te des femmes : quand elles y lisent mal, c'est leur faute, ou quelque passion les aveugle. Cependant la véritable mère de famille, loiu d'être une femme du monde , n'est guère moins recluse dans sa maison que la religieuse dans son cloître. Il faudroi: donc faire, pour les jeunes personnes qu'on marie , comme on fait ou comme on doit faire pour celles qu'on met dans des couvent»; leur montrer les plaisirs qu'elles quittent avant d« les y laisser renoncer, de peur que la fausse image de ces plaisirs qui leur sont inconnus ne vienne un jour égarer leurs cœurs et troubler le bonheur de leur retraite. Eu France, les tilles vivent dans des couvents , et les femmes courent le monde. Chez les anciens , c'étoit tout le contraire; les lilles avoient, comme je l'ai dit , beaucoup de jeux et de fêtes publiques ; les femmes vivoient retirées. Cet usage étoit plus raisonnable, et maintenoit mieux les moeurs. Une sorte de coquetterie est permise aux lilles à marier, s'amuser est leur grande affaire. Les femmes ont d'autres soins chez elles , et n'ont plus de marâ
à dierclier; mais elles ne trouveroient pas leur compte à cette réforme, et malheureusement elles donnent le ton. Mères, faites du moins vos compagnes de vos filles. Donnez-leur un sens droit et une arae honnête, puis ne leur cachez rien de ce qu'un œil chaste peut regarder. Le haï, les festins, les jeux, même le théâtre, tout ce qui, mal •VTi , fiiit le charme d'une imprudente jeunesse, peut être offert sans risque à des yeux sains. Mieux elles verront ces bruyants plaisirs , plutôt elles ea seront dégoûtées.
J 'entends la clameur qui s'élève contre moi. Quelle fille résiste à ce dangereux exemple .'' A peine ontelles vu le monde que la tête leur tourne à toutes ; pas une d'elles ne veut le quitter. Cela peut être : mais , avant de leur offrir ce tableau trompeur, les aA'ez-vous bien préparées à le voir sans émotion ? Leur avez-vous bien annoncé les objets qu'il représente ? Les leur avez-vous bien pemts tels qu'ils sont? Les avez-vous bien armées contre les illusions de la vanité ? Avez-vous porté dans leurs jeunes cœurs le goût des vrais plaisirs , qu'on ne trouve point dans ce tumulte.'' Quelles précautions, quelles mesures avez-vous prises pour les préserver du faux goût qui les égare ? Loin de rien opposer dans leur esprit à l'empire des préjugés publics , vous les y avez nourries ; vous leur avez fait aimer d'avance tous les frivoles amusements qu'elles trouvent. Vous les leur faites aimer encore en s'y livrant. De jeunes personnes entrant dans le monde n'ont d'autre gouvernante que leur mère , souvent plus folle qu'elles , et qui ne peut leur montrer les objets autrement qu'elle ne
les voit. Son exemple , plus fort que la raison mcniB, Ici» justifie à leurs propres yeux , et rautonté de la ■mère est pour la fille une excuse sans réplique . Quand je veux qu'une mère introduise sa fille dans le monde , c'est en supposant qu'elle le lui fera voir tel qu'il est.
Le mal commence plutôt encore. Les couxents sont de véritables écoles de coquetterie, non de cette coquetterie honnête dont j'ai parié, mais de celle qui produit tous les travers des femmes et fait les plus extravagantes petites ma tresses. En sortant de là pour entrer tout d'an coup dans des sociétés bruyantes, déjeunes femmes s'y sentent d'abord à leur place. Elles ont été élevées pour y vivre; fautif s'étonner qu'elles s'y trouvent bien ? Je n'avancerai point ce que je vais dire sans crainte de prendre un préjugé pour une observation ; mais il me semble qu'en général , dans les pays protestants , il y a plus d'attacbement de famille , de plus dignes épouses , et de plus tendres mères, que dans les pays catboliques ; et si cela est , on ne peut douter que cette différence ne soit due en partie à l'éducation des couvents.
Pour aimer la vie paisible et domestique il faut la connoitre; il faut eu avoir senti les douceurs dès l'enfance. Ce n'est que dans, la maison paternelle qu'on prend du goût pour sa propre maison ; et toute iemmequesa mère n'a point élevée n'aimera point élever ses enfants. Malheureusement il n'y a plus d'éducation privée dans les grandes villes. La société y est si générale et si mêlée qu'il ne reste plu» d'asyle pour la retraite, et qu'on «st en public jus-
que chez soi. A force de vivre avec tout le monde, on n'a plus de famille , à peine connoit-on ses parents: on les voit en étrangers , et la simjilicité des mœurs domestiques s'éteint avec la douce familiarité qui en faisoit le charme. C'est ainsi qu'on suce avec le lait le goÛL-des plaisirs du siècle et des maximes qu'on y voit régner.
On impose aux filles une gène apparente pour trouver des dupes qui les épousent sur leur maintien. Mais étudiez un moment ces jeunes personnes; sous un air contraint elles déguisent mal la convoitise qui les dévore , et déjà on lit dans leurs yeux I ardent désir d'imiter leurs mères. Ce qu'elles convoitent n'est pas un mari , mais la licence du mariage. Qu'a-t-on besoin d'un mari avec tant de ressources pour s'en passer ? Mais on a besoin d'un mari pour couvrir ces ressources (i i). La modestie est sur leur visage, et le libertinage est au fond de leur cœur : cette feinte modestie elle-même en est un signe ; elles ne l'affectent que pour pouvoir s'en débarrasserplulot. Femmes de Paris et de Londres, pardonnez-ie moi, je vous supplie. Nul séjour n'exclut les miracles ; mais pour moi je n'en connois point ; et si une seule d'entre vous a l'ame vraiment honnête, je n'entends rien à nos institutions.
Toutes ces éducations diverses livrent également
(11) La voie de l'homme dans sa jeunesse étoit une des quatre choses que le sage ne pouvoit comprendre : la cinquième étoit l'impudence de la femme adultère , Quae
COMEDrr ET TEP^GENS OS SUUM DICIT : NOH SUM OPBRATA MAiUM. Prov. XXX, 20.