‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 12 sur 38 · LIVRE V. gt · texte numérisé non relu

LIVRE V. gt

gemf nt , si ses sens étoient faits pour rég'ner sur elle.

Sophie n'a pas le bonheur d'être uue aimable Française, froide par tempérament et coquette par vanité, voulant plutôt briller que plaire , cherchant lamusement et non le plaisir. Le seul besoin d'aimer la dévore, il vient la distraire et troubler son cœuK dsns les fêtes : elle a perdu son ancienne gaieté ; les folâtres jeux ne sont plus faits pour elle ; loin de^ craindre l'ennui de la solitude elle la cherche ; elle y pense à celui q^ui doit la lui rendre douce : tous les indifférents l'importunent ; il ne lui faut pas une cour, mais un amant; elle aime mieux plaire à un seul honnête homme , et lui plaire toujours, que d'élever en sa faveur le cri de la mode , qui dure an. jour , et le lendemain se change en huée.

Les femmes ont le jugement plutôt formé que les hommes ; étant sur la défensive presque dès leur enfance et chargées d'un dépôt difiicile à garder, le bien et le mal leur sont nécessairement plutôt connus. Sophie, précoce eu tout, parceque son tempérament la porte à l'être, a aussi le jugement plutôt formé que d'autres filles de son âge. Il n'y a rien à cela de fort extraordinaire ; la maturité n'est pas par-tout la même en même temps.

Sophie est instruite des devoirs et des droits de son sexe et du nôtre. Elle connoît les défauts de» hommes et les vices des femmes; elle connoît aussi les qualités, les vertus contraires, et les a toute* empreintes au fond de son cœur. On ne peut pas avoir une plus haute idée de l'honnête femme quecelle qu'elle en a conçue , et cette idée ne l'époa^

vante point ; mais elle pense avec plus de complaisance à l'honnête homme, à l'homme de mérite ; elle sent qu'elle est faite pour cet homme-là, qu'elle en est digne, qu'elle peut lui rendre le bonheur qu'elle recevra de lui ; elle sent qu'elle saura bien le recounoîlre ; il ne s'agit que de le trouver.

Les léaimes sont les juges naturels du mérite des hommes , comme ils le sont du mérite des femmes : cela est de leur droit réciproque , et ni les uns ni les autres ne l'ignorent. Sophie connoît ce droit et en use , mais avec la modestie qui convient à sa jeunesse, à son inexpérience , à son état ; elle ne juge que des choses qui sont à sa portée, et elle n'en juge que quand cela sert à développer quelque maxime utile. Elle ne parle des absents qu'avec la plus grande circonspection, sur-tout si ce sont des femmes. Elle pense qi^e ce qui les rend médisantes et satyriqnes est de parler de leur sexe: tant qu'elles se bornent à parler du nôtre elles ne sont qu'équitables. Sophie s'y borne donc. Quant aux femmes, elle n'en parle jamais que pour en dire le bien qu'elle sait : c'est un honneur quelle croit devoir à son sexe ; et pour celles dont elle ne sait aucun bien à dire , elle n'en dit rien du tout, et cela s'entend.

Sophie a peu d'usage du monde ; mais elle est obligeante , attentive , et met de la grâce à tout ce qu'elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d'art. Elle a une certaine politesse à elle qui ne tient point aux formules , qui n'est point asservie aux modes, qui ne change point avec elles, qui ne fait rien par usage , mais qui vient d'un vrai désir de plaire, et qui plaît. Elle ne sait point les

compliments triviaux, et n'en invente point de plus recherchés , elle ne dit pas qu'elle est très obligée , qu'on lui fait beaucoup d'honneur, qu'on ne prenne pas la peine , etc. Elle s'avise encore moins de tourner des phrases. Pour une attention .pour une politesse établie , elle répond par une révérence ou par un simple Je "vous -remercie , mais ce* mot dit de sa bouche en vaut bien un autre. Pour un vrai service elle laisse parler son cœur, et ce n'est pas un compliment qu'il trouve. Elle n'a jamais souffert que l'usage françois l'asservit au joug des simagrées , comme d'étendi'e sa main en passant d'une chambre à l'autre , sur un bras sexagénaire qu'elle auroit «rande envie de soutenir. Quand uu galant musqué lui offre cet impertinent service , elle laisse l'officieux bias sur l'escalier et s'élance en deux sauts dans la chambre, en disaut qu'elle n'est pas boiteuse. En effet , quoiqu'elle ne soit pas grande , elle u'a jamais voulu de talons hauts; elle a les pieds assez petits pour s'en passer.

Non seulement elle se tient dans le silence et dans le respect avec les iémmes, mais même avec les hommes mariés, ou beaucoup plus âgés qu'elle ; elle n'acceptera jamais de place au-dessus d'eux que par obéissance , et reprendra la sienne au-dessous sitôt qu'elle le pourra ; car elle sait que les droits de l'âge vont avant ceux du sexe , comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse qui doit être honorée avant tout.

Avec les jeunes gens de son âge, c'est autre chose ; elle a besoin d'un ton différent pour leur en imposer , et elle sait le prendre sans quitter l'air modest« qui lui convient. S'ils sont modestes et réservés eux-

juênies, elle gardera volontiers avec eux l'aiinable familiarité de la jeunesse, leurs entretiens pleins d'innocence seront badins , mais décents : sils deviennent sérieux, elle veut qu'ils soient utiles : s'ils dc^rénerent en iadeurs, elle les fera bientôt cesser: car elle méprise sur-tout le petit jargon de la galanterie comme très offensant pour son sexe. Elle sa^t bien que l'homme qu'elle cherche n'a pas ce jargon-là , et jamais elle ne souffre volontiers d'un autre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractère empreint au fond du caeur. La haute opinion qu'elle a des droits de son sexe , la iierté d'ame que lui donne la pureté de ses sentiments, cette énergie de la vertu qu'elle sent en elle-même, et qui la rend respectable à ses propres yeux, lui font écouter avec indignation les propos doucei*eux dont on prétend l'amuser, Eile ne les reçoit point avec une colère a})parente, mais avec un ironique applaudissement qui déconcerte, ou d un ton froid auquel on ne s'attend point. Qu'un beau Phéhus lui débite ses gentillesses, la loue avec esprit sur le sien, sur sa beauté , sur ses grâces , sur le prix du bonheur de lui plaire , elle est fille à l'inÉerrompre, en lui disant poliment : « Monsieur, j'ai grand peur de savoir ces " choses-là mieux que vous; si nous n'a^vons rien de « plus curieux à dire , je crois que nous pouvons « finir ici l'entretien ». Accomjwgner ces mots d'une grande révérence , et puis se trouver à vingt pas de lui , n'est pour elle que l'af taire d'un instant. Demandez à vos agréables s'il est aisé d'étaler longtemps son caquet avec un esprit aussi rebours que celui-là.

Ce n'est pas pourtant qu'elle n'aime fort à être louée, pourvu que ce soit tout de bon, et qu'elle puisse croire qu'on pense en effet le bien qu'on lui dit d'elle. Pour })aroître touché de son mérite il faut commencer par eu montrer. Un hommage fondé sur l'estime peut llatter son cœur aitier, mais tout galant persiflage est toujours rebuté; Sophie n'est pas faite pour exercer les petits talents d'un baladin.

Avec une si grande maturité de jugemeni , et formée à tous égards comme une lille de vingt ans , Sophie, à quinze, ne sera point traitée en enfant par ses parents. A peine appercevront-ils en elle la première inquiétude de la jeunesse , qu'avant le progrès ils se hâteront d'y pourvoir ; ils lui tiendront des discours tendres et sensés. Les discours tendres et sensés sont de son âge et de son caractère. Si ce caractère est tel que ,e l'imagine, pourquoi son père ne lui parleroit-il pas à-peu-près ainsi :

« Soph:e , vous voilà gTande fille , et ce n'est pas R pour rèlre toujours qu'on le devient. Nous vou- « Ions que vous soyez heureuse ; c'est pour nous que « nous le voulons , parceque notre bonheur dépend « du vôtre. Le bonheur d'une honnête fille est de n faire celui d'un lionriête homme; il 'aut donc pen- « ser à vous marier ; il y faut penser de bonne heure , « car du uiariage dépend le sort de la vie, et l'on n'a «jamais trop de temps pour v penser.

« Rien n'est plus difficile que le choix d'un bon «< mari, si ce n'est peut-^'tre celui d'une bonne femme, «t Sophie , vous serez cette femme rare .vous serez la « gloire de notre vie et le bonheur de nos vieux « jours ;mais de quelque juérite que vous soyez pour-

« vue, la terre ne maaqne pas d'hommes qui en ont ■* encore plus que vous. Il n'y en a pas un qui ne dut « s'honorer de vous obtenir, il y en a beaucoup qui « vous honoreroieut davantage. Dans ce nombre il « s'agit d'en trouver un qui vous convienne , de le « connoître et de vous faire connoître à lui.

«Le plus grand bonheur du maririge dépend de tant n de conveuances , que c'est une folie de les vouloir R toutesrassembler.il faut d'abord s'assurer des plus « importantes ; quand les autres s'y trouvent, ou s'en n prévaut: quand elles manquent , on s'en passe. Le a bonheur parfait n'est pas sur la terre ; mais le plus a grand des malheurs , et celui qu'on peut toujours y éviter, est d'être malheureux par sa faute.

« Il y a des convenances naturelles , il y en a d'ina stitution, il y en a qui ne tiennent qu'à l'opinion «seule. Les parents sont juges des deux dernières « espèces , les enfants seuls le sont de la première. • Dans les mariages qui se font par l'autorité des «' pères, on se règle uniquement sur les convenances « d'institution et d'opinion; ce ne sont pas les per- « sonnes qu'on marie , ce sont les conditions et les n biens : mais tout cela peut changer : les personnes « seules restent toujours, elles se portent par-iout « avec elles : en dépit de la fortune , ce n'est que par « les rapports personnels qu'un mariage peut être « heureux ou malheureux.

K\otre mère étoit de condition, j'étois riche; « voilà les seules considérations qui portèrent nos « ])arents à nous unir. J'ai perdu mes biens, elle a « perdu son nom ; oubliée de sa famille, que lui sert «aujourd'hui d'être née demoiselle? Dans nos dé-

a sastres , l'union de nos cœurs nous a consolés de « tout ; la conformité de nos goûts nous a fait choisir « cette retraite ; nous y vivons heureux dans la pau- « vreté, nous nous tenons lieu de tout l'un à l'autre. « Sophie est notre trésor commun; nous bénissons le « ciel de nous avoir donné celui-là et de nous avoir a ôté tout le reste. Voyez, mon enfant, où nous a « conduits la Providence : les convenances qui nous « firent marier sont évanouies ; nous ne sommes heu- « reux que par celles que l'on compta pour rien.

« C'est aux époux à s'assortir. Le penchant mutuel « doit être leur premier lien : leurs yeux, leurs coeurs, B eue leurs premiers guides; car comme leur pre- « mier devoir, étant unis , est de s'aimer, et qu'aimer « ou n'aimer pas ne dépend point de nous-mêmes , ce et devoir en emporte nécessairement un aufre, qui « est de commencer par s'aimer avant de s'unir. C'est « là le droit de la nature que rien ne peut abroger: « ceux qui l'ont gênée par tant de lois civiles ont eu « plus dégard à l'ordre apparent qu'au bonheur du « mariage et aux mœurs des citoyens. Vous vovez , « ma Sophie , que nous ne vous prêchons pas une « morale difficile. Elle ne tend qu'à vous rendre « maîtresse de vous-même , et à nous en rapporter à « vous sur le choix de votre époux.

« Après vous avoir dit nos raisons pour vous laistt ser une entière liberté, il est juste de vous parler « aussi des vôtres pour en user avec sagesse. Ma fille, « vous êtes bonne et raisonnable , vous avez de la «droiture et de la piété, vous avez les talents qui « conviennent à d'honnêtes femmes , et vous n'êtes « pas dépourvue d'agréments ; mais vous êtes pauvre;

<j vous avi'z les biens les plus estimables, et vous » manquez de ceux qu'on estime le plus. INaspirez « donc qu'à ce que vous pouvez obtenir, et réglez u votre ambition, non sur vos juf'ements ni sur les « nôtres, mais sur l'opinion des hommes. S'il n'etoit « question que d'une égalité de mérite, j'ignore à a quoi je décrois borner vos espérances : mais ne les « élevez })oint au-dessus de votre fortune , et n'oubliez « pas qu'elle est au plus bas rang. Bien qu'un liomme '< digne de vous ne compte pas cette inégalité pour a un obstacle , vous devez faire alors ce qu'il ne fera « pas: Sophie doit imiter sa mère, et n'entrer que « dans une famille qui s'honore d'elle. Vous n'avez « point vunotre opulence, vous êtes née durant notre «pauvreté; vous nous la rendez douce et aous la « j>artagez sans peine. Croyez-moi , Sophie , ne cher- « chez point des biens dont nous bénissons le ciel de -.( nous avoir délivrés ; nous n'avons goûté le bon- « heur qu'après avoir perdu la richesse.

'< Yous êtes trop aimable pour ne plaire à pera sonne, et votre misère n'est pas telle qu'un hon- '< nête homme se trouve embarrassé de vous. Vous a serez recherchée , et vous pourrez l'être de gens qui « ne vous vaudront pas. S'ils se montroient à vous a tels qu'ils sont , vous les estimeriez ce qu'ils valent ; « tout leur faste ne vous en imposeroit pas Icng- B temps : mais , quoique vous ayez le j ugement bon et « que vous vous connoissiez en mérite, vous man- « quez d'expérience et vous ignorez jusqu'où les <r hommes peuvent se contrefaire. Un fourbe adroii « peut étudier vos goûts pour vous séduire, et fein- • dre auprès de vous des vertus qu'il n'aura point. Il

Page 1