‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 13 sur 38 · LIVRE T · texte numérisé non relu

LIVRE T

f vous perdroit, Sophie, avant que vous vo-us ea « fussiez apperçue , et vous ne conrioiiriez votre er- « reur que pour la pleurer. Le plus dangereux de K tous les pièges, et le seul que la raiiou ne peut « évi::er, est celui des sens ; si jamais vous avez le « maîheur d'y tomuer, vous ue verrez plus qu'illu- « siens et chimères, vos yeux se fascineront, votre « jugement se troublera, votre volonté sera corrom- « pue , votre erreur même vous sera chère ; et quand « vous seriez enétet de la connoître , vous n'en vou- « driez pas revenir. Ma fille, c'est à la raison de So- « phie que je vous livre; je ne vous livre point au « penchant de son cœur. Tant que vous serez de sang « h'oid , restez votre propre juge; mais sitôt que « A'ous aimerez, rendez à votre meie le soin de « vous.

« Je vous propose un accord qui vous marque « notre estime et rétablisse entre nous l'ordre natu- « rei. Les parents choisissent l'époux de leur lille et « ne la consultent que pour la forme: tel est l'usage. « ]\ous ferons entre nous tout le contraire; vous « choisirez , et nous serons consultés. Usez de votre «droit, Sophie; usez-en librement et sagement. « L'époux qui vous convient doit être de votre « choix et non pas du nôtre ; mais c'est à nous de « juger si vous ne vous trompez pas sur les conve- « nances , et si, sans le savoir, vous ne faites point « autre chose que ce que vous voulez. La naissance, «les biens , le rang, l'opinion, n'entreront pour « rien dans nos raisons. Prenez un honnête homme '< dont la personne vous plaise et dont le caractère «vous convienne; que) qu'il soit d'ailleurs, nous

joo EMILE.

« l'acceplous pour notre gendre. Son liien sera tou- « j ours assez ;;rand , s'il a des bras , des mœurs , et qu'il « aime sa famille. Son rang sera toujours assez illusotre, s'il l'ennoblit par la vertu. Quand toute la CI terre nous blâmeroit, qu'importe ? nous ne clier- « chons pas l'approbation publique , il nous sufiit de « votre bonheur. »

Lecteurs , j'ignore quel effet feroitun pareil discours sur les filles élevées à votre manière. Quant à Sophie, elle pourra n'y pas répondre par des paroles ; la honte et rattendrissement ne la laisseroient pas aisément s'exprimer : mais je suis bien sûr qu'il restera gi'avé dans son cœur le reste de sa vie , et que si l'on peut compter sur quelque résolution humaine , c'est sur celle qu'il lui fera faire d'être digne de l'estime de ses parents.

Mettons la chose au pis , et donnons-lui un tempérament ardent qui lui rende pénible une longue attente ; je dis que son jugement , ses connoissances , son goût, sa délicatesse, et sur-tout les sentiments dont son cœur a été nourri dans son enfance , opposeront à l'impétuosité des sens un contrepoids (|ui lui suffira pour les vaincre, ou du moins pour leur résister long-temps. Elle mourroit plutôt martyre de son état, que d'affliger ses parents, d'épouser un homme sans mérite, et de s'exposer aux malheurs d'un maiiage mal assorti. La Iii)erté même qu'elle a reçue ne fait que lui donner une nouvelle élévation d'aine , et la rendre plus difficile sur le choix de son maître. Avec le tempérament d'une Italienne et la sensibilité d'une Angloise , elle a , pour contenir son cœur et ses sens , la fierté d'une Espagnole , qui ?

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