‹ Émile ou De l'éducation. Édition stéréotype, d'après le procédé de Firmin DidotChapitre 14 sur 38 · LIVRE V. ïoi · texte numérisé non relu

LIVRE V. ïoi

.lie en clierchant un amant, ne trouve pas aisé- I oal celui qu'elle estime digne d'elle.

Il n'appartient pas à tout le monde de sentir quel r ssorl l'amour des choses honnêtes peut donner à 1 aiue, et quelle force on 2)eut trouver en soi quand oa veut être sincèrement vertueux. Il y a des gens à qui tout ce qui est grand paroît chimérique , et qui , dans leur hasse et vile raison , ne connoitront jamais ce que peut sur les passions humaines la folie r.'èine de la vertu. Il ne faut parier à ces gens-là que ■^ ar des exemples : tant pis pour eux s'ils s'obstinent à les nier. Si je leur disois que Sophie n'est point un être imaginaire , que son nom seul est de mon invention , que sou éducation , ses mœurs , son caractère , sa ligure même , ont réellement existé , et que sa mémoire coûte encore des larmes à toute une honnête famille, sans doute ils n'eu croiroient rien : mais enfin, que risquerai-je d'achever sans détour l'histoire d'une lille si semblable à Sophie, que cette histoire pourroit être la sienne sans qu'on dût en être surpris.'' Qu'on la croie véritable ou non, peu iiuporte; j'aurai, si l'on veut, raconté des fictions, mais j'aurai toujours expliqué ma méthode, et j'irai toujours à mes lins.

La jeune personne , avec le tempérament dont je viens de charger Sophie, avoit d'ailleurs avec elle toutes les conformités qui pouvoient lui en faire mériter le nom , et je le lui laisse. Après l'entretien qjie j'ai rapporté, son père et sa mère , jugeant que les partis ne viendroient pas s'offrir '.lans le hameau qu'ils tabitoient, l'envoyèrent passer un hiver à la ville, chez une tante qu'oninstruisiten secret du sujet de ce

voyage : car la iîere Sophie portoit au fond de son cœur le noble orgueil de savoir triompher d'elle : et, quelque besoin qu'elle eût d'un mari, elle fût morte fille plutôt que de se résoudre à l'aller chercher.

Pour répondre aux vues de ses parents , sa tante la présenta dans les maisous , la mena dans les sociétés , dans les fêtes, lui lit voir le monde, ou plutôt l'y fit voir, car Sophie se soucioit peu de tout ce fracas. On remarqua pourtant qu'elle ne fuyoit pas les jeunes gens d'une figure agréable qui paroissoient décents et modestes. Elle avoit dans sa réserve même un certain art de les attirer, qui ressembloit assez à de la coquetterie : mais après s'être entretenue avec eux deux ou trois fois, elle s'en rebutoit. Bientôt, à cet air d'autorité qui semble accepter les hommages , et qui est la première faveur du sexe, elle substituoit un maintien plus bumble et une politesse plus repoussante. Toujours attentive sur elle-même ,elle ne leur laissoit plus l'occasion de lui rendre le moindre service : c'étoit dire assez qu'elle ue vouloit pas être leur maîtresse.

Jamais les cœurs sensibles n'aimerenl les plaisirs bruyants , vain et stérile bonheur des gens qui ne sentent rien, et qui croient qu'étourdir sa vie c'est en jouir, Sophie ne trouvant point ce qu'elle cherchoit , et désespérant de le trouver ainsi , s'ennuya de la ville. Elle aimoit tendrement ses parents, rien ne la dédommageoit d'eux , rien n'étoit jiropre à les lui faire oublier ; elle retourna les joindre longtemps avant le terme fixé pour sou retour.

A peine eut-elle repris ses fonctions dans la maison paternelle , qu'on vit qu'en gardant la même

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